« En réalité, c’est lui qui dirige l’Iran depuis une dizaine d’années » : Mojtaba Khamenei, le grand absent
Manifestation des fidèles de la République islamique à Téhéran, le 29 avril. Dans le camp des opposants, on préfère ironiser : « Khamenei a rajeuni de trente ans, et l’Iran a reculé de trente ans. »
© Hossein Beris/MEI / SIPA
Marc Léger 23/07/2026 à 21:12
Le nouveau guide suprême, qui a succédé à son père, l’ayatollah Khamenei, le 8 mars dernier, est invisible depuis sa nomination. Qui est donc cet homme qui a pris les rênes du pouvoir iranien ?
Aux funérailles historiques d’Ali Khamenei, un homme brillait par son absence : son fils cadet, invisible depuis qu’il lui a succédé, le 8 mars dernier – alimentant les interrogations sur son état de santé et le pouvoir réel dont il dispose. Selon plusieurs médias américains, la demande de Mojtaba Khamenei d’assister aux obsèques de son père ainsi qu’à celles de sa mère et de son épouse, tuées dans les mêmes bombardements, aurait été rejetée par les hautes instances de sécurité iraniennes en raison d’un risque élevé d’attentat ciblé. Les Israéliens ont en effet menacé, par la bouche de leur ministre de la Défense, d’éliminer « tout dirigeant iranien qui tenterait de mettre à nouveau en œuvre des plans visant à détruire Israël ». La reprise des bombardements américains ne devrait pas, non plus, favoriser la sortie de l’ombre du nouveau guide.
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Même avant d’accéder aux plus hautes fonctions, le mystérieux héritier a toujours cultivé la discrétion. On ne sait que très peu de choses sur cet homme de 56 ans qui n’a jamais occupé de fonction gouvernementale. « Il est un peu mister Nobody », résume Bernard Hourcarde. Selon le géographe et spécialiste de l’Iran, « personne n’avait la carrure ni l’envie de succéder à Ali Khamenei dans le contexte actuel. Les Gardiens ont choisi Mojtaba, à qui ils font dire ce qu’ils veulent ». Comme pour combler ce déficit de notoriété, un ouvrage consacré à sa pensée politique et religieuse a été opportunément publié à l’occasion des obsèques de son père, sous le titre : « Les opinions de Mojtaba ». Façon d’offrir une doctrine à ce leader méconnu et d’asseoir son autorité au seuil d’un règne incertain. Pour le reste, la presse iranienne se contente de distiller quelques éléments biographiques soigneusement calibrés.
Une de ses rares apparitions publiques, le 31 mai 2019 à Téhéran, pour la Journée d’Al-Qods, en soutien aux Palestiniens.
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La résidence du guide suprême, à Téhéran, pulvérisée par les frappes du 28 février. Son fils en aurait réchappé in extremis, en sortant momentanément.
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Deuxième fils d’Ali Khamenei, Mojtaba est né en 1969 dans la ville sainte de Machhad, où son père a été inhumé le 9 juillet. Il grandit pendant le règne du dernier shah d’Iran, assistant aux arrestations répétées de son père par la Savak, la redoutable police politique impériale. Le jeune Mojtaba effectue sa scolarité primaire et secondaire à Téhéran, avant d’entamer des études religieuses au séminaire de Qom. À 17 ans, en pleine guerre Iran-Irak, il rejoint, comme volontaire, le bataillon Habib ibn Mazaher, rattaché aux Gardiens de la révolution. Volontiers présenté en héros de guerre, Mojtaba Khamenei aurait surtout occupé des fonctions non combattantes loin de la première ligne, selon le Washington Institute. Mais cette expérience lui permet de nouer des liens étroits avec de jeunes officiers appelés, plus tard, à occuper des postes clés dans l’appareil sécuritaire.
En 1999, son mariage avec Zahra Haddad-Adel renforce encore davantage son assise au sein de l’establishment iranien. Tuée aux côtés de son beau-père, cette dernière était la fille de Gholam Ali Haddad-Adel, ancien président du Parlement et proche d’Ali Khamenei, l’une des figures les plus influentes du camp conservateur. À partir de 2009, le futur héritier commence à enseigner le « dars-e kharej » à Qom, le plus haut niveau d’enseignement des séminaires chiites, réservé aux religieux reconnus pour leur capacité à exercer un raisonnement juridique indépendant. Cette promotion suscite une vive controverse : plusieurs grands ayatollahs contestent sa légitimité scientifique, tandis que nombre d’observateurs y décèlent la preuve que la succession d’Ali Khamenei est un projet préparé de longue date.
Sur ce cliché non daté, Ali Khamenei pose avec ses fils Mojtaba (à g.), Meysam (tee-shirt blanc), le benjamin, Masoud et Mostafa, l’aîné.
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Mojtaba Khamenei (vêtement gris), au côté de son père (au centre), en 2009. Il est soupçonné d’avoir orchestré, cette année-là, la répression contre le « mouvement vert » favorable aux réformateurs.
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En 2019, les États-Unis l’ont placé sous sanctions, l’accusant d’être l’un des rouages de l’appareil sécuritaire iranien
C’est la thèse défendue par Jaber Rajabi, ancien conseiller du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad passé par la force Al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution chargée des opérations extérieures, avant de faire défection. L’homme est l’un des rares témoins à avoir côtoyé de près le nouveau guide, et à accepter d’en parler à visage découvert. Il l’a rencontré pendant ses années de séminaire à Qom, il y a vingt-deux ans. À cette époque, Rajabi ignore que son discret camarade est le fils de la plus haute autorité de la République islamique. « Je le connaissais simplement sous le nom de Seyyed Mojtaba Hosseini. C’est plus tard, alors que nous suivions les cours d’un ayatollah, que j’ai découvert, par hasard, qui il était. À cette époque, il n’était absolument pas connu du grand public. »
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Son ancien condisciple brosse le portrait d’un jeune homme timide et effacé, loin d’un personnage charismatique : « Prendre la parole devant un groupe le mettait mal à l’aise, se rappelle-t-il. Pendant les cours, il ne posait jamais de questions. Il se contentait de prendre des notes et d’enregistrer les leçons avec un petit magnétophone. » En revanche, relève-t-il, « il était extrêmement ambitieux. Pour son turban, il utilisait une pièce de tissu de 11 mètres afin qu’il paraisse plus imposant. Ce qui semblait surtout compter pour lui, c’était de reproduire l’apparence et les manières des grandes figures du séminaire. »
Une chorale révolutionnaire, sous le regard des trois dirigeants de la République islamique depuis 1979 (de g. à dr.) : Ruhollah Khomeyni, Ali et Mojtaba Khamenei. Le 29 avril à Téhéran.
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Selon Rajabi, les ambitions de Mojtaba Khamenei sont anciennes. « Dès 2010, il a commencé à se considérer comme le futur guide incontestable de la République islamique, affirme-t-il. Il m’a raconté à plusieurs reprises qu’il avait fait un rêve dans lequel il se voyait comme le “Seyyed Khorassani” » – la figure eschatologique mentionnée dans certaines traditions chiites, destinée à conduire les Perses vers Jérusalem et La Mecque. Pour embrasser son destin, Mojtaba aurait convaincu son père de plaider sa cause auprès des membres de l’Assemblée des experts, hostiles au principe d’un pouvoir héréditaire. En retour, Ali Khamenei aurait exigé de son fils qu’il bâtisse sa légitimité religieuse dans la perspective de sa succession. « Un jour, raconte Rajabi, Mojtaba m’a confié que son père lui avait demandé de rester à Qom jusqu’à ce qu’il obtienne le statut de mujtahid [un rang qui confère à un religieux la capacité d’émettre ses propres fatwas]. L’essentiel, pour lui, était que plusieurs grands ayatollahs reconnaissent officiellement la compétence de son fils. » Une légitimité dont ce dernier ne bénéficiera jamais, ce qui ne l’empêchera pas de tirer les ficelles du pouvoir dans l’ombre.
En novembre 2019, les États-Unis l’ont placé sous sanctions, l’accusant d’être l’un des rouages de l’appareil sécuritaire iranien, impliqué dans la répression intérieure tout autant que dans la mise en œuvre des ambitions régionales de la République islamique. « En réalité, c’est lui qui dirige l’Iran depuis une dizaine d’années », résume Rajabi, qui voit en lui un leader plus radical et sectaire que son père, tant sur le plan de ses idées que sur celui de ses alliances. Selon lui, c’est Mojtaba Khamenei qui aurait orchestré la violente répression des manifestations en Iran depuis 2019. Lui encore qui aurait pesé de tout son poids pour développer l’arme nucléaire et convaincre son père d’en doter l’Iran. « Il n’y renoncera jamais », affirme-t-il. Une conviction qui, si elle se confirme, laisse présager d’impossibles négociations entre Téhéran et Washington.
À la une du quotidien iranien « Hamshahri », proche du pouvoir, une « kill list » surmontée d’une sentence : « La vengeance est certaine. » Parmi les personnalités ciblées : Donald Trump, Benyamin Netanyahou ou encore Emmanuel Macron. Le 11 juillet.
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