EN IMAGES - "Monstres surnaturels" : il y a 110 ans, les premiers tanks utilisés pour la Bataille de la Somme - ICI
Il y a 110 ans, du 1er juillet au 18 novembre 1916, se déroulait dans la Somme une des batailles majeures de la Première Guerre mondiale. Ces combats au lourd bilan humain ont été marqués par l’arrivée d’un nouveau type d’armement : le char, engagé dans les hostilités à partir du 15 septembre 1916.
“Un homme arriva en courant à gauche : “Il y a un crocodile qui rampe à l’intérieur de nos lignes !” Le malheureux avait perdu la tête. Il venait de voir un char pour la première fois”. Dans la revue Soldats de France du ministère des Armées, l’historien François Cochet, de l'université de Lorraine-Metz, relate la réaction d’un militaire allemand, visiblement terrifié, qui voit arriver, sur le champ de bataille de Courcelette, l’un des premiers chars de combat de l’histoire. C’est en effet le 15 septembre 1916, lors de la Bataille de la Somme dont on commémore les 110 ans, que les tanks ont fait leur apparition. Une innovation qui n’a pas eu les effets escomptés à l’époque, mais qui était appelée à se développer. ICI vous explique.
Au moment où les tanks sont engagés, la Bataille de la Somme dure depuis des mois. Elle a débuté le 1er juillet 1916 par un assaut des troupes britanniques, particulièrement meurtrier côté alliés : près de 20.000 morts, le plus important désastre militaire de toute l’histoire de l’armée britannique. Au cours de l’été, les batailles s’enchaînent avec des victoires françaises et anglaises, mais de faibles gains territoriaux.
En septembre, le général anglais Rawlinson prépare une offensive pour ouvrir une brèche dans le front allemand. Plus de 100 000 combattants britanniques, néo-zélandais ou encore canadiens sont préparés à cette attaque, des centaines de pièces d'artillerie et, pour la première fois, des tanks, conçus outre-Manche.
Les premiers "tanks" conçus par les Britanniques
“La paternité du char reste assez partagée”, explique à ICI Valentin Norel, guide médiateur à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, “Français, Russes et Britanniques ont tous eu leur petite idée chacun de leur côté”. Avec l'évolution du conflit, les armées cherchent des véhicules qui puissent rapprocher l’artillerie des lignes ennemies, capables de circuler sur un terrain accidenté et de passer les barbelés.
Ce sont les Britanniques qui seront les pionniers. En février 1915, le "Landship Comitee" voit le jour avec l’objectif de développer un cuirassé terrestre. Parmi les membres de ce comité, le futur Premier ministre Winston Churchill. Leur cahier des charges : un véhicule blindé, pour protéger son équipage, qui se déplace sur n’importe quel terrain, équipé d’un canon et de mitrailleuses. Un véhicule agricole sert de base au prototype. De là vient le char "Mother", premier de la série des "Mark I", qui vont partir pour la France.
Et pourquoi parle-t-on de "tank" ? L’origine du surnom semble liée, explique Valentin Norel, à la volonté de discrétion des Anglais : “Voulant éviter toute découverte du projet par des espions allemands, les Britanniques ont fait croire qu'ils développaient des "réservoirs", affublés d'inscriptions en cyrillique”. Ces inscriptions n'ont pas toujours été effacées, comme en témoigne cette photo issue des Archives Départementales de la Somme : sur un Mark I détruit près de Pozières, l'inscription est toujours visible.
La production en série débute au printemps 1916, ainsi que l’entrainement des équipages. Un total de 150 tanks Mark I sont commandés, mais ils seront beaucoup moins nombreux sur le front de la Somme. Sur les 59 chars transférés vers la France, puis acheminés -difficilement- sur les zones de combat, seulement 18 vont prendre part à la bataille du 15 septembre 1916.
Des “boîtes de métal chaudes, puantes, enfumées et bruyantes"
A bord de chaque tank, les conditions sont éprouvantes pour l’équipage. Tilly Mortimore, fille du capitaine Harold Mortimore, l’un des premiers tankistes de l'histoire, raconte dans une vidéo ce que son père lui a confié. Il parle des chars comme de “boîtes de métal chaudes, puantes, enfumées et bruyantes, dans lesquelles huit hommes étaient entassés avec tout leur équipement et avançaient en cahotant”.
The First Tank Man | The Tank Museum
Dans L’Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Stéphane Audoin-Rouzeau, président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre, explique que “les corps se heurtaient parfois violemment à la coque lors des franchissements d'obstacles” et que des objets étaient projetés sur les soldats. Le risque principal était de “brûler vif” ou d’être “désintégré” par un tir ennemi.
Pourtant, un esprit de corps va naître peu à peu. Les tankistes baptisent leurs engins en fonction de la lettre attachée à leur compagnie. Harold Mortimore dirige l'équipage du "Daredevil", Arthur Inglis, un autre pionnier, le “Crème de menthe” qu'on peut voir en action dans la vidéo ci-dessous.
A British Mark I tank (female) passes through a wooded area in France during Worl...HD Stock Footage
Il y a aussi "Champagne", "Chablis" ou encore "Dracula" et "Cyclope". Stéphane Audoin-Rouzeau parle d’“attachement” des équipages à leur blindé dont ils évoquent “le cœur”, “les flancs”, le “ventre” ou les “blessures”, comme s’il s’agissait d’êtres vivants.
"Crachant la mort, des monstres surnaturels, des tanks"
L’engagement des tanks, le 15 septembre, crée indéniablement la surprise. Sur la tranchée allemande “Fourcaux Riegel”, un point de friction depuis le 14 juillet, “les troupes bavaroises en ligne ce jour-là sont terrifiées par l’apparition de ces carapaces blindées", décrit Valentin Norel, qui cite le lieutenant de réserve Hermann Kohl, du 17e régiment bavarois : “En direction de High Wood, nous pouvions entendre des sons de voix, des cris confus qui ont persisté jusqu’à ce que les quelques survivants, sortis de leur confusion mentale, reviennent à la réalité et se battent, jusqu’à ce que la vague britannique les submerge, les consume, et continue sa route. Vague après vague, un nombre extraordinaire d’hommes, ici et là, et parmi eux, crachant la mort, des monstres surnaturels : des tanks ... notre artillerie ne réplique même pas.”
Mais “l’effet de terreur est assez éphémère” ajoute Valentin Norel, “l’attaque du 15 septembre est une victoire en demi-teinte. Une partie des objectifs sont atteints, avec brio, mais les tanks n’ont pas été “pertinents” au point de percer le front”.
Passé le choc, "les Allemands comprennent vite les points de faiblesse des tanks anglais", écrit François Cochet dans Soldats de France, "leur propension à s’embourber ou à tomber dans les tranchées amène rapidement et simplement une première réaction : les Allemands élargissent les tranchées afin que les tanks ne puissent pas en ressortir une fois qu’ils y sont tombés. Le fossé anti-char vient d’être inventé".
Impréparation et fragilité
Les chars n’ont pas eu l’effet escompté et les raisons sont multiples. Il y a le manque de préparation des équipages. Un chef de char raconte qu’il n’a “même pas eu de formation concernant la reconnaissance ou de la lecture de carte ... aucun entraînement à la lecture de boussole, ou de formation à la communication radio ou optique ... et encore moins d’entraînement quant à l’interprétation des ordres”.
Insuffisamment préparés, fatigués, les tankistes font des erreurs fatales. “Un des tanks envoyés près du bois des Fourcaux s’est perdu dans la fumée causé par le bombardement. Dans la panique, il a bifurqué et s’est retrouvé parallèle à l’attaque, un mitrailleur pris de panique a commencé à tirer sur l’infanterie britannique” , décrit Valentin Norel.
Jamais expérimentés en conditions réelles, les chars sont fragiles, ce qui explique qu’il y en ait si peu à prendre part aux combats. Certains sont tombés en panne avant même d’atteindre le front. Dernier point, souligne le guide médiateur, “l’absence de stratégie, un déploiement relativement chaotique, un manque de coopération avec l’infanterie, et vice-versa".
Au final, les résultats de cette première offensive sont limités, mais c’est un début et les tanks vont être utilisés de manière plus rationnelle dans les mois suivants. Chaque année de guerre est un apprentissage et prépare la suivante. "À l’échelle de 14-18, le paroxysme sera la bataille d’Amiens en 1918, qui marque la première bataille dite “interarmes”, détaille Valentin Norel, avec la “coopération entre l’infanterie, les tanks, l’artillerie et l’aviation - tout est mis en symbiose “.
Le char de combat, toujours d'actualité
Lancé lors de la Grande Guerre, le tank est toujours sur les champs de bataille aujourd'hui. “L'apogée du char de combat”, explique Stéphane Audoin-Rouzeau, “se situe pendant la Seconde Guerre mondiale”. Et plus exactement, précise-t-il, le couple char-avions, “car sans protection aérienne, les chars sont très vulnérables”. Dans nos guerres contemporaines où le drone semble faire la loi, le tank est-il devenu obsolète ? De fait, “les chars les plus performants sont devenus extrêmement vulnérables aux attaques de drones”, analyse l'historien, “le char de l'avenir aura désormais besoin de la protection d'un essaim de drones s'il veut survivre sur le champ de bataille. D'ailleurs, on peut observer que depuis quatre ans, en Ukraine, il n'y a pas eu de grandes rencontres de chars, contrairement à ce qui s'était produit 80 ans plus tôt…”.
Mais si les drones sont “comparables aux armes “miracles” apparues dans les conflits précédents, il existe déjà des moyens de les contrer” ajoute Valentin Norel, comme des "cages anti-drone" sur les chars ou des systèmes qui détruisent les charges explosives avant même qu’elles n’atteignent le blindage.
En novembre 2025, une étude de l’Institut français des relations internationales (Ifri), observait que, dans notre monde secoué par les conflits, les armées européennes opéraient “un réinvestissement massif autour du char”, “élément indispensable du combat interarmes”.