EDITORIAL. La société ne s’est jamais autant souciée des plus faibles, alors est-ce le progrès scientifique qui nous rend meilleurs ?

Les prix Nobel de médecine, de physique et de chimie viennent d’être décernés. C’est l’occasion de réfléchir au progrès scientifique et à ses retombées, dont beaucoup de nos contemporains s’inquiètent davantage qu’ils ne s’en réjouissent. C’est un signe des temps : sciences et techniques font de moins en moins rêver, y compris dans nos écoles d’ingénieurs, sauf, parfois, par les cauchemars qu’elles suscitent. La faute à Hiroshima, à Tchernobyl, à la pollution, aux manipulations génétiques, au dérèglement climatique, aux robots, à l’intelligence artificielle ? Sans doute un peu de tout cela. L’humanité n’a jamais été aussi savante, ni aussi puissante. Et la voilà menacée par ses propres inventions, qui prouvent son intelligence sans tenir lieu de sagesse.

Le progrès scientifique nous rend-il meilleurs ? C’est une question traditionnelle, au moins depuis le XVIIIe siècle. Presque tous les penseurs des Lumières, de Voltaire à Condorcet, répondaient que oui. Rousseau, presque seul, soutenait le contraire : « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences se sont avancées » (Discours sur les sciences et les arts, 1750). Les progressistes, dont je suis, se sentiront du côté de Voltaire et de Condorcet. Non, certes, que le progrès scientifique suffise à la morale, mais en ceci qu’il rend la vie plus douce (par les progrès techniques qu’il permet), donc moins contrainte par la nécessité, ce qui laisse plus de place à l’empathie. Au reste, si Rousseau avait raison, notre époque, qui est scientifiquement plus développée qu’aucune autre, devrait être moralement la pire, ce que l’expérience ne confirme guère.

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Aucune société, jamais, ne s’est souciée à ce point de la protection des plus faibles, aucune n’a mieux respecté les libertés individuelles, aucune n’a autant combattu le racisme, le sexisme et l’homophobie. Grâce aux sciences ? Pas seulement. Mais ces progrès de la civilisation n’en donnent pas moins tort à Rousseau et aux adeptes du « c’était mieux avant ».

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Ce ne sont pas les sciences qui sont dangereuses. C’est l’usage qu’on en fait

Attention, toutefois, à ne pas croire que le progrès soit linéaire, ni même irréversible : rien n’interdit qu’il y ait parfois, ici ou là, des phases de stagnation ou de recul. On le constate aux États-Unis depuis la seconde élection de Trump : voilà que ce pays, qui possède les meilleures universités du monde, en vient à brider ou à combattre ses propres chercheurs, du moins dans certains domaines, au nom d’un extractivisme climatosceptique qui est, en vérité, une forme d’obscurantisme – tout en laissant l’IA poursuivre sa croissance incontrôlée et peut-être incontrôlable, de peur que les Chinois ne fassent mieux ou plus vite…

Quand on voit ce que devient le climat de la planète ou quand on imagine ce que pourrait engendrer l’IA, comment ne pas être angoissé ? Mais ce ne sont pas les sciences qui sont dangereuses. C’est l’usage qu’on en fait, qui ne relève pas de la connaissance (aucune science ne dit ce qu’il faut faire), mais de la volonté, donc de la morale, pour les individus, et de la politique, pour les peuples.

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Rousseau, qui se méfiait du progrès, célébrait en revanche ce qu’il appelle la « perfectibilité », qui permet à chacun d’entre nous de s’approcher un peu plus de ce qu’il veut devenir. Sur ce point au moins, il avait raison. Ne comptons pas sur les sciences pour progresser à notre place !