Édito. Comment le selfie a modifié le rapport aux vacances
C'est une mode de l'intant présent née avec l'avènement des smartphones. Ou comment partager avec ses amis (et les autres qui n'en sont pas) un moment présent. Le selfie est au narcissisme, ce que la discrétion est à l'humilité. De là à en oublier ce qui se passe autour de soi.
Frédérick Macé -
Aujourd’hui à 19:47
- Temps de lecture :
Même les athlètes sacrifient à la mode du selfie sur le podium. A croire qu'il n'y avait pas de photographe pour immortaliser la victoire. Photo MaxPPP
Scène de vacances. Alors que l’aube n’ébauche encore qu’une promesse à l’horizon, j’embarque avec un groupe de touristes pour un vol en montgolfière afin de survoler un paysage naturel hors du commun. Très vite, alors que nous nous élevons dans les airs et que les premiers rayons du soleil illuminent les vallées rocheuses, le ballet étonnant de deux touristes japonaises dans la nacelle m’interpelle. Au lieu de contempler à 360 degrés, un spectacle à couper le souffle, une tout autre occupation monopolise leur attention : se photographier avec leurs portables. Une série de clichés pour l’une. Puis une série pour l’autre. À n’en plus finir. Et, entre deux prises de vues, de véritables palabres à faire pâlir tout jury de la télé-réalité pour savoir quel cliché les met le plus à leur avantage. Il faut désormais beaucoup de courage pour visiter un monument historique. Pas à cause des files d’attente, du prix du billet ou de la chaleur.
Des vacances « instagrammables »
Mais parce qu’il faut parvenir à traverser le champ des portables. Devant les monuments, les œuvres d’art, les paysages et lieux remarquables, la même scène. On s’installe, prend la pose, sourit, change de position. Amis, conjoint, trépied, perche immortalisent l’instant. Scènes surréalistes où on a l’impression d’être le témoin d’un shooting pour une marque de produits de beauté « parce qu’on le vaut bien ». On pourrait n’y voir qu’une nouvelle manifestation du narcissisme contemporain. Plus sûrement, un bouleversement radical de la philosophie des vacances s’est produit. Là où autrefois on photographiait pour conserver un souvenir ému d’un paysage, d’un monument ou d’une œuvre, ces derniers semblent désormais réduits au décor. On ne regarde plus le paysage, on se regarde dans le paysage. L’essentiel est de montrer combien nos vacances étaient « instagrammables ». Mais à force de prouver que nous étions là, nous finissons peut-être par oublier d’y être.