Deux morssures sur un céphalopode révèlent une prédation
Deux morsures potentielles décelées sur le fossile d'un céphalopode, un mollusque marin de la famille des pieuvres et des calmars, ont piqué la curiosité de chercheuses manitobaines, désireuses d'élucider une attaque survenue à l'époque des dinosaures. En examinant les tiroirs du Canadian Fossil Discovery Centre (CFDC) de Morden, Melina Jobbins et Kirstin Brink ont mis au jour de nouveaux indices sur le réseau alimentaire marin qui régnait au Crétacé.
Il ne s'agit pas d'un spécimen extrait récemment de terre, mais plutôt de l'aboutissement de décennies d'analyses. Le fossile lui-même a été trouvé en 1980 par une prédécesseure, Elizabeth Nicholls, et son équipe, précise Melina Jobbins, paléontologue et associée de recherche au Canadian Fossil Discovery Centre (CFDC).
En épluchant les collections du Centre, la chercheuse a remarqué deux traces d'impact sur ce spécimen de céphalopode, une famille de mollusques marins qui comprend les poulpes et les calmars.
On a peu de [céphalopodes] dans les collections. Ce qu'on possède, ce sont principalement des vertébrés et de petits organismes marins, mais aussi quelques oiseaux, explique Melina Jobbins.

Kirstin Brink (à gauche) et Melina Jobbins (à droite) indiquent l'emplacement des deux morsures potentielles sur une modélisation en trois dimensions du céphalopode, un animal qui pouvait mesurer jusqu'à 1 mètre de long.
Photo : Radio-Canada / Rachid Nahli
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Mosasaure ou poisson géant?
L'examen minutieux de la pièce a permis d'isoler deux traces fossiles correspondant vraisemblablement à une prédation, potentiellement des morsures, explique Melina Jobbins.
Pour l'une d'elles, nous sommes sûrs à 90 % qu'il s'agit d'une morsure, car elle correspond tout à fait soit à une dent de mosasaure, soit à une dent de poisson, indique Mme Jobbins.
La seconde empreinte, située vers l'arrière de l'animal, conserve quant à elle une part de mystère : Nous avons moins de certitudes quant à son origine. Le mystère persiste, mais nous avons formulé plusieurs hypothèses, dont celle d'une morsure.
On a comme un témoignage de prédation qui a eu lieu à cette époque, il y a à peu près 80 millions d’années.
Pour la spécialiste, ces traces fossiles s'avèrent précieuses, puisqu'elles permettent d'établir des corrélations directes pour reconstituer la chaîne trophique et mieux comprendre le quotidien de la faune marine régionale de l'époque.

À droite, Melina Jobbins, paléontologue et associée de recherche au Canadian Fossil Discovery Centre de Morden, et à gauche, Kirstin Brink, professeure au département des sciences de la Terre de l'Université du Manitoba. Les deux chercheuses tiennent des dents appartenant aux prédateurs présumés de l'attaque.
Photo : Radio-Canada / Rachid Nahli
Reconstituer la mer intérieure
Professeure au département des sciences de la Terre de l'Université du Manitoba et conservatrice adjointe chargée des vertébrés au centre de Morden, Kirstin Brink a également pris part aux travaux. Selon elle, si l'attaque ne fait guère de doute, l'identité du coupable demeure difficile à certifier.
Nous sommes presque certaines d'avoir réduit les possibilités à un mosasaure ou à un très gros poisson , avance Mme Brink.
Il y a 80 millions d'années, la région comprise entre Morden et Miami était entièrement submergée par la voie maritime intérieure de l'Ouest (Western Interior Seaway).
Ce plan d'eau, qui recouvrait le centre de l'Amérique du Nord à une centaine de kilomètres au sud-ouest de l'actuelle ville de Winnipeg, pullulait de redoutables prédateurs marins.
En trouvant des indices sur ce que ces animaux mangeaient, nous pouvons interpréter leur régime alimentaire et ainsi nous pouvons contribuer à reconstituer le réseau trophique [alimentaire].
La forme des perforations ne permet toutefois pas de désigner avec certitude un prédateur unique. Les dents d'un poisson et [celles] d'un mosasaure de [cette période présentaient une morphologie] très similaire. [À l'époque, certains poissons atteignaient des dimensions imposantes, au point où leurs dents égalaient la taille de celles de certains] mosasaures, souligne la scientifique.
Ces reptiles marins géants ont d'ailleurs disparu lors de l'extinction massive du Crétacé, il y a environ 66 millions d'années, au même moment que les dinosaures non aviaires.

Kirstin Brink, professeure au département des sciences de la Terre de l'Université du Manitoba, désigne le modèle de mosasaure soupçonné d'avoir mordu le céphalopode.
Photo : Radio-Canada / Rachid Nahli
La piste des requins écartée
Même si les eaux du Crétacé abritaient d'immenses requins préhistoriques, les deux scientifiques ont rapidement écarté cette piste.
Nous sommes pratiquement certaines qu'il ne s'agit pas d'un requin, confirme Kirstin Brink. Leurs dents présentent une forme très différente et ils ont tendance à laisser une marque tout à fait caractéristique sur les os lorsqu'ils mordent.

Les différents types de dents de prédateurs potentiels examinés par les chercheuses. La piste du requin a rapidement été écartée par l'équipe en raison de la morphologie distincte de ses traces d'impact.
Photo : Radio-Canada / Rachid Nahli
Le fossile original demeure exposé dans les galeries du Canadian Fossil Discovery Centre de Morden. Si les résultats préliminaires de l'étude sont déjà accessibles en ligne, la parution officielle est attendue d'ici février 2027.