Vaud : propos antisémites lors d'une réunion d'extrême droite
Organisée en catimini cet été dans le canton de Vaud, une conférence d’extrême droite a été mise en ligne il y a dix jours. Elle rencontre depuis un succès inattendu, avec plusieurs dizaines de milliers de vues. Certains propos tenus pourraient faire l’objet de poursuites pénales, selon la Commission fédérale contre le racisme.
Ils sont venus de France pour exprimer librement leurs idées. Mi-juillet, trois figures de l'extrême droite radicale française ont fait le déplacement en Suisse romande pour une conférence ayant pour thème: "Quel avenir pour l'Europe blanche? "
Initialement prévue dans un local de La Chaux-sur-Cossonay, la conférence a dû être déplacée après l'intervention des autorités locales qui ont fait annuler la location de la salle. Les orateurs et le public ont finalement pu se réunir devant un refuge de Saint-Cierges, dans le Gros-de-Vaud.
Un révisionniste parmi les orateurs
Parmi les intervenants, Vincent Reynouard, ouvertement révisionniste. Condamné le 8 juin à Paris à dix mois de prison pour contestation de crime contre l'humanité, il a fait appel. La décision n'est donc pas définitive.
"J'ai déjà passé deux ans derrière les barreaux pour ce que j'ai écrit et ce que j'exprime. Là, il se trouve que j'ai des condamnations mais j'attends qu'elles soient effectives. Donc pour l'instant, je suis en liberté", déclare l'intéressé, avec une pointe d'ironie, à la RTS.
En France, on sait qu'on est extrêmement surveillé. La répression peut s'abattre à n'importe quel moment.
Cette situation désole Me Corinne Matouk, avocate de l'Organisation juive européenne, engagée dans plusieurs procédures judiciaires françaises impliquant le révisionniste.
"Vincent Reynouard fait systématiquement appel. Il joue avec ça pour pouvoir poursuivre ses activités. Il ne faut pas oublier que sa première condamnation remonte à 1992 et que nous plaidons, avec mon confrère Oudy Bloch, devant le tribunal et la Cour d'appel au moins une fois par trimestre à chaque comparution de Vincent Reynouard", indique-t-elle.
A l'abri de la surveillance française
Vincent Reynouard et ses acolytes ont été invités par Résistance Helvétique, un groupuscule nationaliste suisse particulièrement discret. Contacté par la RTS, le mouvement a refusé de répondre aux questions qui lui ont été soumises, invoquant un manque de confiance dans la manière dont ses propos pourraient être interprétés.
Résistance Helvétique organise régulièrement des conférences mais c'est la première fois qu'il fait intervenir de tels orateurs.
Parmi eux, Henri de Fersan, auteur d'un ouvrage de fiction qui imagine un monde dominé par le national-socialisme. L'intéressé se revendique franquiste et confie au 19h30 de la RTS être venu en Suisse pour échapper à la surveillance des autorités françaises, à la veille d'une élection présidentielle sous haute tension:
"En France, on sait qu'on est extrêmement surveillé. La répression peut s'abattre à n'importe quel moment. Et surtout que là avec la prochaine année [en référence à l'élection présidentielle de 2027, ndlr.], ça va aller en se démultipliant", souligne-t-il.
Grosse audience sur internet
Début septembre, la conférence a pris une autre dimension avec la diffusion sur les réseaux sociaux des interventions des différents orateurs. Le succès est immédiat. Entre 17'000 et 23'000 vues pour ses orateurs vedettes, contre seulement quelques centaines pour les précédentes publications de Résistance Helvétique.
Cette popularité prospère sur fond d'antisémitisme assumé. Voici ce qu'a déclaré lors de cette conférence l'un des intervenants, Jérôme Bourbon, directeur de la revue Rivarol, déjà condamné en France pour contestation de crime contre l'humanité et provocation à la haine envers les juifs: "Vous vous rendez compte quand même quand on voit ce qu'ils font à Gaza et qu'on continue à amener des enfants des écoles – je ne sais pas si ça se fait ici en Suisse, j'espère que ça ne se fait pas comme en France – d'amener les enfants à Auschwitz ou au mémorial de la Shoah, pour vraiment en faire des judéo-serviles."
L'intéressé n'a pas donné suite aux sollicitations de la RTS.
La discrimination est un délit pénal
En Suisse, l'article 261bis du Code pénal sanctionne notamment la discrimination et l'incitation à la haine. Pour l'avocat Pierluca Degni, spécialisé en droit pénal, ces propos en lien avec la Shoah sont problématiques.
"Le fait de minimiser, voire de tourner en ridicule la commémoration de cet événement pose sérieusement des questions quant à la discrimination raciale. C'est une façon de rabaisser une souffrance qui a été vécue et qui provient d'un fait historique reconnu comme tel par le Tribunal fédéral", explique-t-il.
À la demande de la RTS, la Commission fédérale contre le racisme a examiné les vidéos des conférenciers et a estimé que certains propos étaient susceptibles de relever du champ d'application de l'article 261bis du Code pénal (lire encadré).
Les gens se disent qu'en Suisse, on peut faire des manifestations, des conférences de ce style-là, sans que les autorités interviennent
Aucune instruction en cours à ce jour
À ce jour, aucune instruction n'a été ouverte en lien avec ces propos, indique le Ministère public vaudois. La police cantonale dit avoir été informée de cette réunion vers 21h30 et avoir constaté, à son arrivée sur place, que la conférence était terminée. Aucune infraction n'a été constatée.
Pour Damir Skenderovic, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Fribourg et spécialiste de l'extrême droite, cet événement illustre la place particulière que peut occuper la Suisse pour l'extrême droite européenne. "Si on regarde la scène d'extrême droite en Europe, il y a régulièrement des concerts, des conférences qui se font en Suisse. Et ces gens se disent justement: en Suisse, on peut faire des manifestations, des conférences de ce style-là, sans que les autorités interviennent", relate-t-il.
>> Retrouvez l'enquête dans le 19h30 sur RTS1
Claude-Olivier Volluz, Pôle enquête