Des ouvriers payés à faire des mots croisés: le fiasco à un demi-milliard de dollars d'une usine d'obus américaine équipée par un fabricant turc inconnu et qui n'a rien produit en deux ans
Des ouvriers payés à faire des mots croisés: le fiasco à un demi-milliard de dollars d'une usine d'obus américaine équipée par un fabricant turc inconnu et qui n'a rien produit en deux ans
Publié aujourd'hui à 07h59
Lire dans l'appLe logo de General Dynamics est visible au Salon international de l'industrie de la défense à Kielce, en Pologne, le 2 septembre 2025. - JAKUB PORZYCKI / NURPHOTO
Aucun obus n'a été produit dans cette usine texane qui a ouvert ses portes en mai 2024 alors que l'armée américaine y a investi plus d'un demi-milliard de dollars.
C'est un fiasco industriel qui a coûté plus d'un demi-milliard aux Américains et raconté par nos confrères de ProPublica. En mai 2024, à Mesquite près de Dallas au Texas, une usine de production d'obus est inaugurée, en présence d'officiels et de responsables du secteur de la défense américaine. À l'époque, le Pentagone cherche à augmenter sa production d'obus de 155 millimètres. L'Ukraine et la Russie en tirent alors des milliers quotidiennement et l'administration de Joe Biden a promis à Kiev d'en fournir pléthore.
La Maison Blanche vise à l'époque une production de 100.000 obus par mois. Alors, pour le mastodonte du secteur, General Dynamics, pas question de perdre sa mainmise sur l'artillerie américaine: l'entreprise veut arroser les États-Unis et in fine l'Ukraine d'obus.
Des machines turques sèment la zizanie
Dans sa nouvelle usine texane, financée à hauteur de 533 millions de dollars par l'armée et inaugurée en mai 2024, General Dynamics installe des machines d'une société turque, Repkon, un acteur inconnu du monde de la défense aux États-Unis. L'entreprise américaine liste auprès du Pentagone les avantages qu'une telle collaboration peut entraîner, comme le début de fabrication plus rapide et la possibilité de produire des obus de plusieurs calibres.
Dans l'urgence, le Congrès signe avec General Dynamics, sans même vérifier si le géant de la défense est en mesure d'utiliser ces machines turques, tout et passant outre certaines procédures d'évaluation, explique ProPublica. "La pression pour aller vite était incroyable", se souvient un ancien responsable de l'armée américaine. L'objectif est que 30.000 obus sortent d'usine d'ici octobre 2025.

Il n'en sera rien et les problèmes débutent pour le site et ses employés. Les bras robotisés des machines étaient incontrôlables allant jusqu'à briser des vitres, les pannes y étaient régulières, une canalisation d'eau a explosé, les incendies se sont multipliés, des fissures sont apparues dans les murs et des infiltrations touchaient l'usine lorsqu'il pleuvait.
"J'en étais arrivé au point où plus rien ne me surprenait", raconte un ancien employé de l'entreprise à nos confrères américains.
Conséquence de ces déboires: aucun obus ne sort de l'usine, laissant certains ouvriers au bout de la chaîne de production sans aucune tâche à accomplir. D'après les témoignages de ProPublica, des employés ont apporté des mots croisés, allant même à faire des siestes. Cela aurait poussé la direction à leur retirer leurs chaises. "On restait là à ne rien faire, à chercher du travail, à essayer de comprendre ce qui se passait. C'était du gaspillage d'argent public et du temps perdu", raconte une ancienne technicienne de production au média d'investigation.
Alors pour remédier aux nombreux problèmes, l'entreprise turque Repkon dépêche des équipes pour réparer les machines. Mais rien ne passe comme prévu entre eux et les employés américains. Tensions et manque de dialogue vont même laisser à penser certains qu'il s'agissait d'une opération de sabotage menée par la Turquie contre les intérêts américains, même si les autorités n'en ont aucune preuve.
L'armée américaine s'en mêle
Pendant que les problèmes s'accumulent, la direction, elle, rassure tout le monde. "Aux États-Unis, nous augmentons rapidement notre production de munitions grâce à l’ouverture de notre usine au Texas", déclare par exemple Phebe Novakovic, PDG du groupe, en avril 2024. De son côté, l'armée ne voit pas ses commandes être honorées et commence à s'inquiéter. En juin 2025, le Pentagone menace General Dynamics de résilier le contrat octroyant à l'entreprise la gestion des lignes de production. L'armée américaine constate alors que General Dynamics "n'a pas respecté les délais de réalisation des projets" et observe que les machines de l'usine ne remplissent pas "les exigences techniques du contrat". Deux des trois lignes de production sont alors mises à l'arrêt.
Pour résoudre les problèmes en pagaille, General Dynamics pense avoir trouvé la solution: l'intelligence artificielle. Dans un communiqué de presse commun avec Detterence publié en juin, une autre entreprise totalement étrangère au monde de l'armement, le géant de la défense promet de "déployer des solutions d’intelligence artificielle pour soutenir et optimiser les opérations de fabrication".
"Ce modèle reproductible permettra d'intégrer des fonctionnalités de renseignement et de connectivité à l'infrastructure existante afin de créer des systèmes de production s'améliorant en continu grâce aux logiciels", détaillent les deux entreprises, citant explicitement le site texan.
"Déterminer comment les fonds ont été dépensés"
Dans le même temps, General Dynamics a aussi décidé de remplacer les machines turques par d'autres similaires à celles utilisées dans son usine historique d'obus de Scranton, en Pennsylvanie. Depuis 1953, près de 30 millions de projectiles y ont été produits. Les équipements y sont fiables et éprouvés, mais datent du siècle dernier et l'intégration de l'intelligence artificielle suscite de nombreux doutes chez les employés de General Dynamics, d'après les témoignages récoltés par ProPublica.
Mais une question demeure: qui est responsable du fiasco? Tout le monde se renvoie la balle. En juillet, un rapport est publié par l'Inspecteur général du Pentagone sur "les capacités de production des munitions d'artillerie de 155mm".
"Dans une installation de Mesquite détenue et exploitée par un entrepreneur, ce dernier n'a pas été en mesure de produire des pièces métalliques de projectiles conformes aux spécifications du contrat" alors que "l'armée avait prévu que l'installation de Mesquite, au Texas, produise 30.000 munitions par mois", est-il écrit dans ce rapport.
Sans nommer explicitement General Dynamics, l'inspecteur général recommande succinctement d'"examiner le contrat relatif à l'installation afin de déterminer comment les fonds ont été dépensés, si le Département de la Défense peut en récupérer une partie et si le contrat a été attribué de manière appropriée". "Sans les 30.000 pièces métalliques de projectile supplémentaires attendues de l'installation de Mesquite, l'armée ne pourra pas atteindre son objectif de capacité mensuelle de 100.000 obus d'artillerie de 155 mm", déplore encore le rapport, dont certaines parties concernant l'usine texane sont caviardées.
Le document pointe aussi les "469 millions de dollars dépensés par l'armée entre décembre 2022 et décembre 2025 pour mettre en place l'installation de Mesquite, une somme qui aurait potentiellement pu être utilisée pour répondre à d'autres priorités".
Sujets liés :