De Philippe B à Camilla Sparksss, une soirée FME en montagnes russes
Philippe B a fait samedi soir dernier le chemin à rebours de ses débuts jusqu’à aujourd’hui, un exercice auquel se pliera aussi bientôt le Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue. Les deux ont crû, main dans la main, l’enfant de Rouyn-Noranda devenu un sage de la chanson québécoise, qui n’a rien perdu de son inspiration, comme en témoigne l’album Cigale, paru en mars dernier, qu’il a joué presque au complet sur la belle scène du Paramount.
C’est le fil sur lequel tire l’auteur-compositeur-interprète sur son septième album, celui du temps qui file. Les chansons dépouillées de Cigale parlent de lui au passé, ça lui donne l’impression d’écrire sa propre biographie, confiait-il entre deux chansons, seul sur scène, entouré de ses guitares et d’un piano droit — l’exercice du concert en solo, c’est aussi de redécouvrir ses anciennes compositions en transposant l’accompagnement de la guitare au piano, ou vice versa.
Comme sur ce touchant album, le spectacle commence par le début : « Trouver les mots c’est pas évident / Si on commençait par le commencement / Je suis parti, héros classique / Mon sac à dos, ma guitare électrique / Il faut partir, évidemment / Pour que l’histoire commence vraiment », chantonne-t-il dans Ulysse. Viendront La jeunesse est un autre pays (« On peut changer les meubles de place, on peut changer d’adresse / Mais on ne revient pas sur ses traces au chemin de la vie »), La chanson de l’été, La ballade de Johnny Crève-coeur, parmi les nouvelles au sein desquelles se glissent les perles d’avant telles Calorifère (d’Ornithologie, la nuit, 2014) ou l’air country Interurbain (La grande nuit vidéo, 2017).
Philippe B, comme Charlotte Cornfield qui ouvrait la soirée au Paramount, entre alors en conversation avec l’auditoire. Plus volubile que sa collègue, il décortique le sens de ses nouvelles chansons, parle du métier et de ce que celui-ci lui a appris. En formule solo, elle aussi s’accompagnant à la guitare et au piano, Charlotte Cornfield pousse une chanson plus brute, mais non moins touchante. Sa langue est aussi bien déliée que celle de Monsieur B, une poésie folk ayant atteint un niveau de raffinement que reconnaît le jury du prix de musique Polaris : son superbe dernier album Hurts Like Hell fait partie de la courte liste du prix qui sera décerné dans deux semaines.
Ainsi, ce samedi soir, l’ancien cinéma de la rue Perreault, à Rouyn, s’est transformé en havre de douceur avec ces deux-là, que nous ne saurions mieux vous inviter à voir au festival POP Montréal — la Torontoise le 24 septembre à La Sotterenea, l’Abitibien d’origine le 28 au Théâtre Rialto, à l’affiche du spectacle Heated « POP » Rivalry. Le reste de la soirée fut autrement chaotique.
Défoulement au stationnement
Il était 23 h, une bonne centaine de personnes s’impatientaient ; la nuit était anormalement douce, or, la température grimpera sous peu d’un cran dans le parking de Chez Morasse. Alors qu’à l’intérieur on faisait la file pour une poutine, Truck Violence s’apprête à offrir un concert surprise, dans ce décor d’asphalte, de ciment et de fonderie qui est celui du casse-croûte du Vieux-Noranda.
Karsyn Henderson, le capuchon de son coton ouaté posé sur sa tête, se met à hurler si fort que les spectateurs font un pas en arrière, hormis la poignée d’irréductibles plantés devant eux. À la deuxième chanson, le bassiste Chris Clegg bondit au-dessus des moniteurs en jouant pour asséner un bon coup d’épaule au premier fan devant lui, provoquant la réaction en chaîne qui créera le mosh pit. Le concert n’a duré qu’une demi-heure, essentiellement consacrée aux chansons du deuxième album du groupe montréalais (The Weathervane is my Body), mais l’ampleur de la décharge a suffi pour fouetter les festivaliers pour le reste de la soirée.
Laquelle, en ce qui nous concerne, a tourné autour des musiciennes férues de décibels et de musiques électroniques. À l’heure de l’apéro, c’est Xela Edna qui s’élançait au QG, aux côtés de Dominic Walther-Battista, aux commandes des machines. Au programme, leur nouvel album My Data Cannot Rot, paru en catimini le printemps dernier, sur lequel on découvre qu’Edna a pris un virage plus rugueux et expérimental depuis son passage, plus électro-pop, aux Francouvertes en 2022.
Tête d’affiche de la Nuit électro du FME, TDJ a fait salle quasi-comble au Petit Théâtre de Rouyn-Noranda, précédée par Hologramme et Marty Bootyspoon ; sa performance, mi-live, mi DJ, soulignait combien la force des rythmes techno percole dans son interprétation de la musique trance, et ses réinterprétations de chansons pop et eurodance du tournant du millénaire. Formule éprouvée, et appréciée : TDJ tient les danseurs en alerte et les saoule de rythmes frénétiques.
Passé 1 h 30 du matin, Camilla Sparksss s’affairait encore au Bar Pazzo, salle de pool déjà investie par le festival dans le passé, devenue aujourd’hui la bouée de sauvetage des nuits du FME depuis qu’on a mis la clé dans la porte du Cabaret de la Dernière chance. La Canado-Suissesse avait aussi du neuf à défendre, le matériel de ICU RUN, son quatrième album paru l’automne dernier. Sous ses rythmes à vous rompre la nuque et ses arrangements bruitistes conçus à l’aide de synthés analogues et d’une table tournante, il y a bel et bien des chansons, des refrains pop rappelant ceux du son electroclash d’il y a quinze ou vingt ans. Terriblement efficace pour empêcher n’importe qui d’avoir envie d’aller se coucher !