De Fosses-la-Ville à Fosses-la-Belge : deux siècles d'histoire racontés au départ de La Muette de Portici

Un accordéoniste déroule un chapelet de notes festives en bordure du parc. Après deux premiers tableaux, sur sept, le public est chaudement invité à s'attabler dans un décor de cabaret fossois de la fin du XIXe siècle. La Révolution belge a eu lieu.

Ce vendredi soir, ce samedi et ce dimanche encore, le spectacle, qui chevauche le site de l'Espace Winson et de la maison rurale, remonte le temps, de 1830 à nos jours. Il imaginera même une suite.

Dans le cabaret reconstitué, les paroles d'une chanson revisitée fusent et donnent le ton : "Compagnons de la septennale, goûtons voir la bière ancestrale, dégustons, ce n'est pas de l'eau minérale !"

La mise en scène, signée Bruno Mathelart, est soutenue par d'importants moyens techniques. Les décors et costumes, ainsi que la bande son, relèvent le défi d'installer chaque époque dans son univers. Un âne tirant une charrette à même été mobilisé pour les besoins du spectacle.

Dans l'hôpital de 1914, de la souffrance et du sang

Un des plus réussis tableaux a reconstitué un hôpital de campagne, en 1914, dans ce bâtiment qui est aujourd'hui le CPAS de Fosses et qui était autrefois un authentique hôpital.On y voit les blessés affluer, un lieutenant français mourir et le doyen de la paroisse se désespérer de ce déchaînement apocalyptique.

le metteur en scène l'assure : tout ce qui est déclamé et montré a existé, les archives consultées peuvent en attester.

Le spectacle livre un condensé de deux heures et 20 minutes.

Le scénariste a dû opérer un tri rigoureux. Mais il y a les incontournables.

Fosses, aux portes de la Basse-Sambre, a été marquée par l'histoire de la mine, et la misère qui en découla : maladies, pauvreté et exploitation.

Entre zouaves et grenadiers, on se chamaille

Le lac de Bambois n'a pas toujours été ce poumon vert idyllique que l'on connaît aujourd'hui et ce lieu de baignade prisé des foules. La famille Dejaifve, propriétaire de l'étang, va en gérer les aspects économiques après la Révolution française, ainsi que les pêcheurs en exploitant les eaux. Avant d'être un lieu de délassement, il sera un outil économique, tres loin du tourisme qui n'existe pas.

Dans le parc Winson, vendredi soir, on voit ces derniers, avec leurs cannes à pêche, croiser leurs conditions de travail avec celles des mineurs et des forgerons. A Le Roux, la rue de Claminforge témoigne dun âge d'or des forges dans la région.

Retour dans le cabaret de la fin du XIXe, où la vie des marches et des compagnies alimentent les conversations de comptoir mais aussi les rivalités entre marcheurs. On y voit un zouave en venir aux mains avec un grenadier, puis se réconcilier autour d'une pinte ou d'une goutte.

Le culte de la petite goutte et de la pinte est intensément convoqué.

Au XIXe siècle, autre temps autres moeurs, le curseur de l'indignation est bas. On voit le curé de service, en soutane, s'indigner de l'apparition de deux femmes en toilettes à fanfreluches, et volontairement allumeuses, sur l'air de Viens Poupoule, de Félix Mayol. Plus tard, face à une légendaire limotche — une vache de pâte et de carton — le prêtre s'exclame : "Par Belzébuth, chassez ce monstre…"

L'Église apparaît ainsi, au fil des tableaux, comme une influenceuse importante dans la vie de la cité, parfois en vive opposition avec certaines pratiques populaires.

Le spectacle fait aussi revivre des personnages marquants que la mémoire collective a retenus. Certains sont connus, d'autres beaucoup moins.

L'arbre du centenaire sur la place de la Briqueterie

Séquence suivante ? En 1930, un 7 septembre. Fosses célèbre le centenaire de l'indépendance de la Belgique. La scène se déroule place de la Briqueterie, ainsi appelée parce qu'on y fabrique des briques. Elle se fera appeler plus tard la place du Centenaire. C'est là que l'arbre du centenaire de l'indépendance a été planté. Un personnage qui a compté dans la gestion de la cité ? Madame Dejaifve. Elle prend la parole à la tribune en l'absence de son bourgmestre de mari, qui dort encore pour avoir trop bu: "Les femmes aussi ont leur place en tribune et ce n'est qu'un début. Il faudra vous y faire", lance-t-elle. Le tableau aborde la crise économique : la farine qui manque aux boulangers, les salaires qui diminuent, les compagnies de marcheurs qui peinent à financer leurs activités alors que Fosses, elle, doit faire face au remplacement des pavés des rues sur lesquels les marcheurs défilant se prennent les pieds. La maïoresse par procuration signale la présence du cercle des ménagères rurales de Sart-saint-Laurent, annonce que l'instruction est désormais gratuite pour les enfants de 6 à 14 ans mais que le travail des enfants de moins de 14 ans est lui désormais interdit. Le spectacle montre autant les luttes que les conquêtes du progrès social.

Un sacré personnage, Madeleine Stamp

On fait un bond. En 1970, le décor change encore. Une fête au village s'allume sous les guirlandes tandis qu'un cercueil est escorté jusqu'au cimetière par les chinels. Y est couché un sacré personnage féminin. Madeleine Stamp. Une communiste. Plutôt que des funérailles à l'église qu'on lui aurait de toute façon refusée, Madeleine a préféré une fête : "Il fallait que les chinels soient là et qu'ils dansent sur le parcours. Elle voulait même qu'on s'arrête dans les cafés pour boire un verre à sa santé", se souvient un ancien Fossois.

Puis, une limotche fait une entrée fracassante. Elle s'apprête à vêler dans la cour. Ce sera finalement une petite fille de cinq ans qui apparaît, portée en trophée sous les applaudissements. Le prêtre, lui, y verra une créature maléfique.

À travers les scènes, le spectacle entremêle les grandes histoires, l'économique et la sociale, la religion et le folklore, mais revient toujours à une même figure : saint Feuillen. À chaque tableau, le fondateur de la cité réapparaît. Il demeure le phare spirituel et l'icône vénérée tandis que les époques et les personnages changent autour de lui.

Le domaine de Bebrona

La dernière séquence projette Fosses en 2130. Les femmes occupent alors les postes de pouvoir, à l'exception d'un homme, un échevin, chargé de promouvoir l'égalité des chances. Un nouveau drapeau apparaît et un nouveau groupe s'apprête à rejoindre le cortège : les Fossionautes.

Avant de refermer cette traversée du temps, la troupe rend hommage à Jean Romain. Ancien bourgmestre, il a été l'historien et la mémoire de sa ville ainsi qu'un ardent marcheur sous la bannière des Congolais. Sa fille Brigitte lui rend hommage sur scène.

De 1830 à 2130, Fosses-la-Belge fait défiler deux siècles d'une histoire qui se confond avec celle de la Belgique. Elle se projette aussi dans le futur, et avec humour. Mais elle revient toujours à la source originelle et à ce qui fait battre le cœur de Fosses tous les sept ans: ce domaine de Bebrona où le moine irlandais jeta les fondations primitives de la ville.

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