Cristian Mungiu sur le sens de « Fjord », la Palme d'or : « Je suis un mouton blanc avec une tache noire »
Cristian Mungiu lors du Festival de Cannes 2026.
© Vincent Capman
Lauréat d’une seconde Palme d’or après « Quatre mois, trois semaines, deux jours », le cinéaste roumain explore une nouvelle fois les sociétés européennes dans leurs extrêmes et leurs tensions dans « Fjord ». D’une manière journalistique, opposant les croyances, sans vouloir prendre parti. Ce qui n’a pas empêché la polémique. Il s’en explique.
Paris Match. Votre film évoque les accusations portées sur un couple d’immigrés roumains en Norvège, catholiques rigoristes, soupçonnés de violences sur leurs enfants, face à une communauté woke. Chacun extrême semble y avoir sa propre vérité. Qu’est ce qui vous pousse à une telle radiographie ?
Cristian Mungiu. Je cherche tout simplement des sujets qui sont importants dans nos sociétés actuelles. Pas sur la Roumanie ou la Norvège, mais la société d’aujourd’hui. Des thématiques qui peuvent susciter diverses interprétations. Si le cinéma devient didactique, il est en danger. Déjà que c’est l’art de la manipulation ! En travaillant sur l’histoire de « Fjord », sur ces conceptions manifestement irréconciliables de la croyance en un idéal, quel qu’il soit, le moindre des respects pour un cinéaste est de ne pas imposer ses opinions. Nous vivons dans des sociétés complètement polarisées parce qu’on veut imposer des points de vue. Ça n’existe pas la vérité. Ce qui existe, ce sont des points de vue.
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Mais, certains vous ont même accusé à Cannes de défendre une certaine image du catholicisme, de prendre parti en quelque sorte…
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Il faut savoir supporter la polémique, c’est aussi le rôle d’un cinéaste. Dans « Fjord » qui évoque directement le fondamentalisme, je me contente d’exposer les faits, d’observer les uns et aux autres, sans jamais prendre parti. Je ne suis pas cinéaste pour imposer quoi que ce soit. Le film n’est fait que pour infuser nos consciences, le propre avis que se fera chaque spectateur. J’ai été journaliste et le film est aussi une enquête sur les préjugés. Ne jamais imposer nos propres convictions aux autres. Je veux sans cesse pouvoir tout discuter, même mes valeurs les plus progressistes. On manque beaucoup d’empathie et de dialogue aujourd’hui. Nous ne pouvons nous résoudre à être des moutons. Moi, je suis un mouton blanc avec une tache noire.
« Une Palme d’or change la vie d’un cinéaste »
Dans « Fjord », vous réunissez un casting étonnant avec Sebastian Stan et Renate Reinsve. Pourquoi ce choix ?
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J’ai connu Sébastien il y a une dizaine d’années, il est le seul comédien hollywoodien d’origine romaine, dont il garde d’ailleurs la nationalité. Avec Marvel, il est devenu une star mais cette double identité demeure. Il reste un exilé. J’ai pensé à lui dès l’écriture. Avec déjà cette idée de le transformer physiquement. Et puis, je ne vous cache pas que sa présence à aider le film à être financé. Qu’il sera peut-être vu jusqu’aux États-Unis. C’est important. Quant à Renate, je l’avais vue telle qu’elle est : une femme extrêmement progressiste pour jouer en contre-emploi complet. Elle a une intensité dans son jeu, une force de concentration, une empathie qui m’ont convaincu. Ils avaient déjà tourné ensemble et j’avais aussi besoin de cette entente commune entre eux.
Déjà lauréat d’une Palme d’or, on revient à Cannes en pensant forcément à une seconde ?
Une Palme d’or change la vie d’un cinéaste, je vous l’assure. Elle est là pour dire aussi que dans ce monde qui est en très mauvais état actuellement, il faut continuer à être des artistes un peu naïfs qui essaient de changer le monde. Après « Quatre mois, trois semaines, deux jours », j’ai mûri, j’ai évolué. Le cinéma a beaucoup changé aussi, pas forcément dans un élan de créativité. Financer un film est de plus en plus difficile et le discours de plus en plus formaté. Donc, j’essaie de continuer à travailler sur les sujets qui me tiennent à cœur. Et pour un public que je voudrais à chaque le plus large possible.
Vous avez débuté en tant qu’assistant réalisateur, notamment avec Bertrand Tavernier. Quel cinéphile êtes-vous et avez-vous un cinéaste de chevet, si vous ne deviez n’en retenir qu’un ?
Je n’ai pas grandi dans une atmosphère très cinéphile. Nous voyions plutôt les grands films populaires de l’époque. Et je me souviens particulièrement du cinéma italien en général et du « Voleur de bicyclette ». C’était un cinéma purement imaginaire mais qui s’appuyait aussi sur une peinture discrète des sociétés de l’époque. Surtout dans des pays encore sous le coup de la censure. Ce cinéma m’a donné et à toute ma génération ce goût pour le cinéma réaliste. Donc je vous confirme, je garderai Vittorio de Sica.
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