Comment la vigne du passé peut sauver le vin de demain face aux canicules

Une fois de plus, les vendanges sont très précoces cette année en France. En cet été caniculaire, elles ont démarré de façon exceptionnelle dès la mi-juillet pour les muscats dans l’Aude. Les premiers coups de sécateur ont été donnés dès le 6 août dans la région bordelaise et en Champagne. Les vendangeurs s’activent sous un soleil de plomb et certains déplorent déjà des raisins trop petits, trop sucrés, manquant de jus et d’acidité.

Il apparaît dès lors qu’avancer la date des vendanges (qui interviennent en moyenne trois semaines plus tôt que dans les années 1980) ne suffit plus à pallier les effets du réchauffement climatique. Les hivers plus doux, les printemps et les étés trop chauds ont irrémédiablement modifié le cycle de vie du raisin. De la croissance de la vigne, en passant par la floraison, jusqu’à la véraison, chaque stade de développement est avancé et les grains arrivent désormais à maturité en plein cœur de l’été. Même s’ils sont ramassés sans attendre, les raisins mûrs pâtissent des températures trop élevées en juillet et en août : ils manquent d’eau, leur taux de sucre augmente, leur acidité diminue, leurs arômes sont modifiés.

En plus de jouer sur le calendrier, pour faire face à la nouvelle donne climatique, les viticulteurs cherchent à rendre leurs exploitations plus résilientes. Depuis les années 2000, une tendance émerge pour se tourner vers les cépages anciens, à la recherche de plants plus résistants à la sécheresse et aux fortes chaleurs. Selon l’Institut français du vin (IFV), depuis vingt ans, plus de 40 variétés de vignes tombées dans l’oubli ont été redécouvertes et réinscrites au catalogue des espèces et variétés de plantes cultivées en France.

La réglementation assouplie

À Bordeaux, une expérimentation menée avec des chercheurs de l’Inrae a par exemple permis de réhabiliter le castets, un cépage rouge qui avait quasiment disparu du vignoble bordelais. Or il s’avère aujourd’hui particulièrement intéressant en raison de sa maturation tardive et de sa bonne capacité à maintenir son acidité dans les conditions actuelles. Il a donc été réintroduit dans le cahier des charges de plusieurs AOC bordelaises.

Auparavant, les démarches de réhabilitation étaient longues et lourdes, pouvant prendre plusieurs années, avant même qu’une expérimentation ne soit menée. Depuis 2018, la procédure s’est considérablement assouplie. L’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao) permet désormais aux appellations d’expérimenter sur une durée de dix ans et sur 5 à 10 % de leurs parcelles, des « variétés d’intérêt à fin d’adaptation », autrement dit des cépages susceptibles de mieux résister aux nouvelles contraintes climatiques, sans pour autant modifier leur cahier des charges. Si la variété de vigne testée répond aux attentes et permet d’obtenir un type de vin conforme à l’appellation, elle peut être homologuée pour figurer au catalogue officiel et intégrer définitivement le cahier des charges de l’appellation.

Parmi ces variétés, figurent les cépages anciens. En 2026, plusieurs tests sont en cours un peu partout en France. Aux Costières de Nîmes, le piquepoul blanc, historiquement présent dans l’appellation avant de disparaître dans les années 1980, fait ainsi l’objet d’une démarche de réhabilitation. Dans le Jura, les cépages gringet et enfariné sont expérimentés pour l’appellation château-chalon, tandis que le sciaccarello, cépage traditionnel de Corse, est testé aux Coteaux varois en Provence. D’autres variétés anciennes, comme le carignan blanc, le tourbat ou le morrastel, réapparaissent également dans différentes démarches d’adaptation variétale.

Les défauts d’autrefois, atouts d’aujourd’hui

Ces vieux cépages sont souvent choisis pour leur cycle long de développement, leur débourrement (éclosion des bourgeons) et leur maturité tardifs. Des caractéristiques qui avaient autrefois joué en leur défaveur – notamment parce qu’elles retardaient les vendanges – mais qui deviennent aujourd’hui des atouts face au réchauffement climatique. Certaines variétés sont aussi sélectionnées pour leur capacité à préserver leur acidité à maturité.

Ces initiatives font renaître la diversité variétale dans le vignoble français et témoignent d’un changement de regard sur ce patrimoine viticole oublié. Il ne s’agit plus seulement de le conserver pour la mémoire ou pour la science. Il devient une ressource pour construire la viticulture de demain. Replanter des variétés anciennes est devenu une politique d’adaptation structurante des AOP, au même titre que la plantation de variétés étrangères ou de cépages créés par croisement.

La redécouverte des anciens cépages ne serait pas possible si ces variétés n’avaient pas été précieusement conservées dans les conservatoires régionaux et au domaine de Vassal, à Marseillan (Hérault), l’une des plus importantes collections mondiales de vigne. Géré par l’Inrae, il abrite plus de 8 500 accessions de vigne provenant d’une cinquantaine de pays, dont de nombreux anciens cépages français.

Certaines variétés, qui n’existaient plus qu’en conservatoire, sont aujourd’hui remises en culture et expérimentées dans les vignobles, offrant aux viticulteurs un précieux réservoir de diversité pour s’adapter au changement climatique. Et il y a de quoi faire : sur les 6 000 cépages recensés dans le monde, moins d’un quart sont actuellement exploités.