"Comme je suis aussi autiste, toute ma vie, j'ai remarqué des choses qui échappent à d'autres"
Muircross, une petite ville balnéaire dans une zone postindustrielle à une demi-heure de Glasgow au milieu des années nonante. La ville fictive a beau être misérable, sale et désolée, elle ressemble comme deux gouttes d'eau au décor de Stirling, où Tom Newlands a grandi. Quarante-six ans au compteur, résidant à Londres depuis une quinzaine d'années et diagnostiqué TDAH à l'âge de 38 ans, il a quitté son emploi dans un entrepôt où il emballait des reproductions d'œuvres d'art en 2022 pour se consacrer à temps plein à l'écriture. Confiné et payé pendant trois mois lors de la pandémie de Covid-19, en manque de sa famille et de ses proches, il s'est plongé dans son enfance et son adolescence heureuse, à la différence de Cora Mowatt, pour écrire son étourdissant premier roman.
"L'avantage d'être neurodivergent" avance sans fard Tom Newlands "est un état de concentration extrême. J'ai écrit le premier jet de Ici, maintenant en trois mois. Et comme je suis aussi autiste, toute ma vie, j'ai remarqué des choses qui échappent à d'autres. Au fil des années, tout cela s'accumule et compose une image du monde différente et vivante. Les lecteurs me disent que le livre est très vivant. C'est une lecture très évocatrice. Et je pense que cela vient de la précision des détails et de l'authenticité des dialogues" . Et d'ajouter, modestement "avoir mis tout cela dans mon écriture" .
"La plupart des hommes" : Ce saisissant roman prend le pouls d'une France rurale phagocytée par l'extrême droiteVivant et authenticité. Les deux mots sont lâchés. En suivant de 1994 à 1998 la Cora en question qui tente de se reconstruire après le décès de sa mère et Gunner, un beau-père maladroit, on sent chez Tom Newlands le désir de donner voix à ces jeunes gens désœuvrés, cramés par la crise, l'alcool et la dope. "Sans doute parce que quand je grandissais, je voyais rarement ma propre vie représentée dans la littérature de mon pays. Je m'intéressais à la littérature américaine qui possède une tradition de voix ouvrières et marginalisées comme chez Steinbeck, John Fante, Denis Johnson ou Willy Vlautin. Pour tout vous dire, quand j'ai commencé à écrire le roman, ma première mission, c'était de prendre Willy Vlautin et essayer de le transposer en Écosse" . À Portland comme à Glasgow, les deux écrivains donnent vie à leurs protagonistes avec une même précision, une même authenticité et une égale justesse de ton.
Parenthèse mise à part, Ici, maintenant se distingue d'autres ouvrages par la force et la puissance de son personnage féminin. Une Cora qui ne lâche rien malgré les vacheries et injustices dont elle est perpétuellement victime. Du fait aussi de son handicap qui ne lui sera révélé et diagnostiqué que bien plus tard et auquel le romancier se fait également le porte-voix. Cora est ambitieuse. Elle refuse de se laisser engluer dans un quotidien où l'une des principales activités des garçons le vendredi soir consiste à enfermer l'un des leurs dans une cabine téléphonique et à y glisser des feux d'artifice à l'intérieur. "C'est le souvenir que j'en garde. C'est tout à fait véridique" sourit Newlands. "Les garçons se satisfaisaient de vivre dans une petite ville, de boire le week-end et d'avoir un emploi de neuf à cinq. Mais les filles semblaient comprendre que leur avenir était ailleurs. Lorsque j'ai imaginé ce personnage, quelqu'un qui voulait s'enfuir, il était évident pour moi que ce devait être une fille car c'est tout simplement ce dont je me souvenais de ma propre jeunesse" .
Thomas Gunzig : "J'ai d'ailleurs plus de retours sur mes chroniques que sur les bouquins"Derrière l'humour salvateur, des dialogues fleuris et crus, des situations cocasses, tragiques et dramatiques, Ici, maintenant scelle aussi le destin quasi contre-nature de Cora et Gunner. Qui finiront par se sauver eux-mêmes. "C'est vraiment ça. Ils vont faire un voyage ensemble : un voyage de découverte de l'autre et d'eux-mêmes. Ce sont deux êtres imparfaits. Surtout Gunner mais il fournit des efforts. Disons qu'il n'est pas fait pour être père et il n'était pas du tout destiné à le devenir mais il assume cette responsabilité. Je tenais à montrer ses progrès à la fin du livre. C'est la même personne au début comme à la fin mais il continue simplement d'essayer d'être meilleur. N'est-ce pas ce que nous faisons toutes et tous dans la vie ?" Assurément, assurément…
"Ici, maintenant"**** | Roman | Tom Newlands, traduit de l'anglais (Écosse) par Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle, Éditions Métailié, 367pp.
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