Colum McCann : "La prochaine grande guerre commencera sous l'eau"

Révélé au grand public avec Et que le vaste monde poursuive sa course folle (2009), Colum McCann n'est jamais aussi bon que lorsqu'il se ­penche sur les fractures de notre ­époque. Alternant non-fiction (American Mother…) et romans, le natif de Dublin, rencontré au Festival America à Vincennes fin septembre, tisse une œuvre foisonnante et nécessaire. Dans le très romanesque Ce qui nous frôle sous la surface, il aborde la rupture des câbles des fournisseurs d'Internet enfouis au fond des mers et des océans, en tirant la sonnette d'alarme d'un monde ultra-connecté où la solitude n'a sans doute jamais été aussi profonde.

En achevant ce nouveau roman, on a le sentiment que le journaliste n'est jamais bien loin de vous. C'est le cas?

Parce que le militant en moi n'est jamais bien loin non plus. Le journalisme est menacé de tant de façons, sa notion même est menacée. Il y a les menaces physiques comme en ­Colombie, à Gaza ou en Russie. Et les tentatives de faire taire les journalistes, aux États-Unis notamment, en leur interdisant l'accès à la Maison-Blanche. Dans ce déluge d'informations venu d'Internet, il est essentiel que les journalistes ­tiennent bon. Cela dépasse le cadre du livre: il s'agit du monde dans lequel nous vivons. Si nous ne ­soutenons pas le journalisme et les enseignants, nous perdons deux piliers sur lesquels repose une grande partie de notre démocratie.

"Tout se répare, et nous restons tous brisés", écrivez-vous dans "Ce qui nous frôle sous la surface". Y aurait-il encore quelque chose à méditer si tout était réparé dans un roman?

Il n'y aura jamais de roman parfait, ni d'œuvre d'art absolument parfaite. Il faut bien reconnaître qu'un jour ou l'autre, tout finit par se casser. Ce qui rend notre époque difficile, c'est que tout va de plus en plus vite, et cette accélération nourrit l'anxiété que l'on ressent partout dans le monde. Comment apprendre à ralentir? Et en sommes-nous seulement capables?

Écrire sur ces ruptures de câbles, c'est aussi une façon oblique de parler du monde d'aujourd'hui. Vous cherchiez un angle singulier pour cette proposition littéraire?

Je voulais parler de notre immense connexion et, simultanément, de notre immense solitude. Ces deux réalités se produisent exactement en même temps. Nos enfants, les jeunes, traversent une épidémie de solitude et d'isolement. Comment y remédier? Retrouver les conditions qui permettraient de le faire? C'est une question essentielle. Beaucoup de gens imaginent aussi qu'Internet est simplement "là", dans l'air, disponible. Ils oublient les femmes et les hommes qui cons­truisent les ­stations d'atterrissement, fabriquent et réparent les câbles, et font fonctionner toute cette infrastructure. Ils oublient aussi l'électricité nécessaire à son ­fonctionnement. Le grand problème, c'est qu'une dizaine d'entreprises en sont propriétaires, parmi lesquelles certaines des plus grandes entreprises du monde. Ces entreprises sont principalement dirigées, comme vous le savez, par des hommes blancs avides de pouvoir. Leur richesse et leur pouvoir déforment leur vision du monde. Et qui commettait ce genre d'actes il y a cent cinquante ans? Les ­hommes les plus riches du monde.

Les coupures de câbles dans les océans sont désormais légion. Qu'est-ce qui nous attend?

La prochaine grande guerre commencera sous l'eau. Celui qui contrôle l'information contrôle la guerre. Pour contrôler l'information, on s'attaque à l'endroit où elle circule. Cependant, il serait difficile d'isoler complètement l'Europe, parce que de nombreux câbles arrivent en divers endroits du globe et Internet peut réacheminer le trafic. Si un câble est coupé, un autre prend le relais. Les données passent encore, mais de plus en plus lentement. Même un ralentissement d'une journée à l'échelle mondiale pourrait ­provoquer un chaos considérable. Ce livre est aussi une façon de tirer la sonnette d'alarme. Les gens écouteront-ils? Je n'en sais rien. Tout est si bruyant, jusqu'à nos gestes et nos déplacements, qu'il devient difficile de trouver l'espace et le temps nécessaires pour réfléchir.

"Apeirogon", sorti en 2020, était basé sur l'histoire vraie du travail de réconciliation entre Bassam, un Palestinien, et Rami, un Israélien, qui ont tous deux perdu une fille dans le conflit. Y a-t-il une phrase que vous écririez différemment aujourd'hui?

Depuis le 7 octobre? Pas une seule. Rami et ­Bassam vous répondraient la même chose. Leur conviction est devenue encore plus impérieuse. Eux puisent une force morale dans ce qu'ils ont subi. Quand votre fille est morte, que peut-on encore vous faire? Vous frapper, vous insulter, vous accuser d'antisémitisme ou de complotisme, vous menacer: rien de cela n'efface votre conviction. Et leur argument est très simple. Nous n'avons pas besoin de nous aimer, ni même de nous apprécier, même si nous pouvons l'espérer. Mais nous devons absolument nous comprendre. Si nous ne nous comprenons pas, nous sommes foutus. C'est un argument d'une ­simplicité et d'une beauté saisissantes.

Qu'est-ce que la fiction vous autorise que la non-fiction ne vous permet pas, et inversement?

Le monde imaginé est aussi réel, d'une certaine façon, que celui que nous observons. Ces deux mondes se rejoignent, et c'est cela qui m'intéresse. On revient au pouvoir des récits. Quand la fiction et la non-fiction se rencontrent, la vraie question devient: que se passe-t-il à l'intérieur des êtres? En rapprochant fiction et non-fiction, on a peut-être une chance de s'approcher davantage de la vérité du texte.

Colum McCann -
Colum McCann - "Ce qui nous frôle sous la surface". ©D.R.

Ce qui nous brûle sous la surface Colum McCann Roman Belfond 314 pp.

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.