Clanicule, incendies, sécheresse... : l'été 2026, ou quand les politiques restent dans l'ombre en plein dérèglement climatique
Jamais, en effet, nous n'avions à ce point ressenti les effets du réchauffement climatique. Après des décennies d'alerte, les scénarios alarmistes des climatologues sont devenus réalité. Or, face au défi écologique, les citoyens naviguent entre inertie politique et détricotage environnemental, à l'aube d'un futur invivable.
Il y a une vingtaine d'années, le ministre fédéral de l'Environnement, Bruno Tobback (sp.a), déclarait au quotidien flamand De Morgen: "Je sais ce que je dois faire pour prendre à bras-le-corps le problème du climat. Mais je ne sais pas comment je parviendrai ensuite à me faire réélire". Une citation toujours brûlante d'actualité. Car une bonne politique climatique nécessite une action forte avec des mesures souvent jugées impopulaires, ce qui favorise le court-termisme et l'inertie politique.
Si les mesures à prendre pour lutter contre le réchauffement ne font pas rêver, elles restent pourtant nécessaires. Comme interpelle BonPote, un média français indépendant spécialisé dans les thématiques environnementales, "un monde avec sécheresses, inondations, mégafeux, disparition de la biodiversité et chaleurs insoutenables, où il n'est plus possible de vivre, ça fait plus rêver ?"
"Les changements climatiques que nous vivons actuellement sont malheureusement irréversibles, mais nous pouvons encore limiter les hausses de températures avant que la Terre ne devienne invivable. Obligeons les politiques à écouter les jeunes et les scientifiques, et non les pollueurs ! Obligeons les politiques à refinancer nos services publics essentiels sans dépenser des sommes folles pour la militarisation", exhorte de son côté le mouvement Rise for Climate Belgium, à l'initiative d'un rassemblement citoyen à Bruxelles le 6 septembre prochain pour défendre "nos droits sociaux et environnementaux".
Plus les émissions de gaz à effet de serre chuteront rapidement, plus les impacts du réchauffement climatique seront en effet limités. Mais pour ça, il faut remettre en cause les modes de vie qui réchauffent la planète et instaurer un changement dans les pratiques et les normes, qui passent avant tout par des politiques publiques et des investissements dans les infrastructures.
Or, fin juin en Belgique, en pleine vague de chaleur, les autorités n'ont proposé ni mesure d'urgence, ni action structurelle. Le gouvernement Arizona a ainsi conseillé de "boire de l'eau", tandis que le ministre de la Défense Theo Francken invitait ses concitoyens à "profiter du beau temps" en buvant par exemple une bière bien fraîche au bord de la piscine. Dans un tweet tournant en dérision l'alarmisme des médias, le ministre nationaliste a même écrit: "Il fait chaud depuis deux jours et on croirait qu'on va tous mourir".
Et il ne pensait pas si bien dire. Selon l'Institut de santé publique Sciensano, 2.000 décès supplémentaires ont été enregistrés en Belgique durant la vague de chaleur du mois de juin et des premiers jours de juillet, soit une surmortalité de 48%. La Belgique affichait même fin juin le plus haut taux de surmortalité d'Europe.
"Je reste sidéré par l'absence d'attention que les dirigeants politiques ont donné cet été aux effets des vagues de chaleur sur la mortalité en Belgique. C'est un scandale", a réagi l'ancien vice-président du Giec et climatologue, Jean-Pascal Van Ypersele, déplorant qu'aucune minute de silence n'ait été respectée en hommage aux victimes et à leurs proches. "Pourquoi n'y a-t-il pas une réunion au plus haut niveau pour dire 'Plus jamais ça'. Plus jamais une canicule qui tue des milliers de personnes en Belgique. Où sont les initiatives au niveau politique pour empêcher que tout cela se reproduise", a-t-il questionné, allant jusqu'à dire que les dirigeants de ces dernières années avaient du "sang sur les mains".
Au sein de l'ONG environnementale Greenpeace, la sidération est la même. "C'est vraiment choquant de voir que le politique ne prend pas cette crise à la mesure de l'impact qu'elle a sur la population", se désole sa porte-parole, Nadia Cornejo. "Pire, les autorités coupent dans les budgets, à tous les échelons de pouvoir", regrette-t-elle, citant en exemple le budget biodiversité en Wallonie qui a vu ses subsides réduits de 46%. "Certains préfèrent fermer les yeux ou mettre la responsabilité sur l'individu plutôt que de voir la responsabilité sociétale, alors que les victimes climatiques commencent à s'amonceler", ajoute-t-elle.
"Ce qui me frappe, c'est qu'il n'y a même pas eu d'annonce d'actions, même si celles-ci n'étaient ensuite pas tenues d'effet. Ici, rien. C'est comme si on attendait que ça passe", a abondé Fabienne Collard, économiste spécialisée dans les matières énergétiques au Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp). Celle-ci souligne que les débats actuels tournent prioritairement autour du déficit budgétaire de la Belgique, qui est "bien entendu un vrai enjeu vu le coût que cela représente en charges d'intérêt".
Si des commissions parlementaires ont été convoquées en cette fin d'été, avec des justifications de ministres sur l'incendie des Hautes-Fagnes notamment, les annonces sont restées timides par rapport à l'ampleur des dégâts.
"Plus que jamais, la politique est affaire d'arbitrages. Et les mesures d'adaptation au changement climatique, que ce soit concernant l'aménagement du territoire, l'aide aux collectivités ou la rénovation du bâti, auront un coût réel sans que les effets positifs ne soient forcément budgétairement appréhendables dans l'immédiat. Cela peut rendre certaines mesures impopulaires", souligne l'économiste. "Pour autant, je pense qu'une dynamique économique positive peut émerger en repensant certains secteurs comme celui de la construction/rénovation ou en travaillant sur la résilience d'autres pans de l'activité comme l'agriculture ou la filière du bois... C'est quelque chose qui pourrait amener le pouvoir politique à agir: créer les conditions nécessaires pour que des mesures d'adaptation soient également synonymes d'activité économique", suggère-t-elle.
En attendant, face au silence politique, les citoyens désabusés ont tout intérêt à se réapproprier la question. "Le politique ne bougera pas tant qu'il n'y aura pas une volonté claire, affirmée du citoyen. Ce dernier garde d'ailleurs deux pouvoirs réels: celui d'électeur et celui de consommateur", note Fabienne Collard.
Sans oublier, le pouvoir de contestation. "Il faut continuer à secouer les responsables politiques, car ce sont eux qui sont responsables de ce qui se passe", ponctue la porte-parole de Greenpeace, qui est également vice-présidente de la Coalition Climat. Celle-ci invite les citoyens mécontents à venir manifester le 6 septembre à Bruxelles pour la "Rise for Convergence!", puis le 11 octobre à l'occasion de la Marche pour le climat.
Ces mobilisations entendent faire bouger les choses tout en appuyant les constats de la communauté scientifique, qui alerte depuis une cinquantaine d'années.
Les jeunes devraient à priori être de la partie. Ils sont en tout cas des centaines à avoir récemment interpellé les ministres dans une lettre ouverte, les appelant à faire du climat "une des priorités politiques en Belgique". "Il est grand temps de prendre des mesures ambitieuses à la hauteur de l'urgence à laquelle nous faisons face", réclament-ils, estimant avoir droit, eux aussi, à un "avenir vivable".
"Résoudre la crise climatique ne va pas se faire tout seul. Il faut une politique volontariste, avec parfois des mesures impopulaires difficiles à mettre en place. Mais à un moment donné, il faut pouvoir jouer ce rôle d'État et encadrer, réglementer. Ce n'est pas contraire au libéralisme", conclut Arnaud Collignon, spécialiste des enjeux "Énergie, Climat et Industrie" chez Canopea, la fédération des associations environnementales.
Après un été brûlant, une rentrée militante sous le signe de la convergence des luttes
Artistes, enseignants, étudiants, activistes écologistes, militantes féministes, soignants, agriculteurs ou simples citoyens en colère... Au moins un millier de participants sont attendus dimanche 6 septembre dans les rues de Bruxelles pour faire pression sur les autorités belges et européennes. Premier grand rassemblement de la rentrée, la mobilisation veut imposer un rapport de force en faisant converger les luttes, avec comme leitmotiv la crise climatique.
"Si le combat climatique est mort, tous les autres le seront aussi", expose à l'agence Belga le chanteur Getch, un des initiateurs de la manifestation "Rise for Convergence! Debout pour nos droits sociaux et environnementaux !". "Notre but est de montrer que si on n'a plus de planète habitable, tout le reste n'a plus de sens, que ce soit l'enseignement, la culture, les causes sociales", développe-t-il.
"Face à la gestion catastrophique des canicules de cet été et les coupes budgétaires généralisées, on veut mettre la pression sur le gouvernement et sur l'Europe", embraie son camarade Kim Le Quang, cofondateur du collectif citoyen Rise for Climate Belgium, à l'origine de l'événement.
Les organisateurs affirment qu'un "génocide climatique" est en cours, alors qu'au moins 2.000 décès supplémentaires ont été recensés en Belgique durant la vague de chaleur du mois de juin, et quelque 25.000 en Europe. Ils dénoncent le "déni, l'inaction ou les pauses environnementales" des autorités et appellent à faire "converger les luttes" pour provoquer un effet boule de neige.
"On a décidé de se réunir plutôt que de lutter chacun dans son coin, afin de mieux se faire entendre par le gouvernement", souligne Mathieu Hovine, enseignant et membre de Mars Attacks, un collectif opposé aux projets de réformes de l'enseignement. "Le climat nous concerne également. En Belgique, les bâtiments scolaires sont de véritables passoires énergétiques. Il fait très chaud dans nos locaux et on se retrouve à mettre des couvertures de survie sur les fenêtres".
Les manifestants demandent de faire du "plus grand combat de l'histoire de l'humanité" une priorité en dépassant les clivages Flandre/Wallonie et gauche/droite. Concrètement, ils réclament des investissements massifs dans les services publics et la transition écologique.
Le rendez-vous est donné le dimanche 6 septembre à 14h00 sur la place Albertine à Bruxelles.
"On continuera tant qu'il faudra, à l'image de Sisyphe qui pousse inlassablement sa pierre vers le haut de la montagne", illustre Getch. "C'est un combat qu'on gagne de toute façon puisque chaque dixième de degré en moins compte. Et si on perd la lutte, on gagne la dignité de regarder nos enfants droits dans les yeux".
"Nous sommes la dernière génération à pouvoir arrêter cette hausse continuelle des températures et une terre invivable qui va entraîner des millions, voire des milliards de morts", soulignent les organisateurs. "Ce n'est pas une fatalité, c'est un choix politique", concluent-ils.