Cirque, théâtre et documentaire : une ouverture de saison prometteuse au Théâtre Vidy-Lausanne | Les Inrocks

De Marc Oosterhoff et Owen Winship à Jeanne Balibar et Winter Family… Le Théâtre Vidy-Lausanne offre un week-end détonnant pour démarrer sa saison.

“Comment regarder le monde aujourd’hui ?”, interroge Vincent Baudriller, directeur du théâtre Vidy-Lausanne dans son édito de présentation de saison. Pour le week-end d’ouverture, trois créations apportent leurs réponses dans un crescendo émotionnel dont le dénominateur commun relève de l’étymologie du mot théâtre : le lieu d’où l’on regarde. Un point de vue aiguisant la conscience du regard.

The Smallest Things

D’abord, la beauté du surgissement dans l’acte de créer, matière première de The Smallest Things, un duo des circassiens Marc Oosterhoff et Owen Winship. De trois fois rien – une table et des chaises à roulettes, des tasses de café, des perches en métal – naissent des scènes d’équilibristes délaissant le spectaculaire au profit de la surprise, de l’inattendu. La philosophie de Jankélévitch en action : ouvrir les yeux sur ce qui est présent sans s’imposer. Voir ce qui advient lorsque corps humains et objets du quotidien testent et conjuguent leurs points d’équilibre et de bascule. Et s’ouvrir à l’imprévu des trajectoires déviées et des chutes neutralisées par la suspension d’un porté ou d’un mouvement générant son propre point d’équilibre.

En Sicile

Jeanne Balibar poursuit un compagnonnage commencé avec Les Historiennes, où elle retrouvait des amies rencontrées lors de ses études d’histoire en proposant la lecture de leurs travaux de recherche. Cette fois-ci, elle adapte un récit de Juliette Blamont, l’une de ses amies historiennes qui vit aujourd’hui en Sicile, à l’écart du monde moderne, au plus près de la nature.

En Sicile prend la forme d’un conte narré par un elfe insomniaque, transformant une après-midi ensoleillée d’avril en une nuit blanche hallucinée. Affublée d’un costume bariolé qui se déploie sous une cape léopard et une barbichette noire encadrant son visage, tintinnabulant et surgissant d’un monde magique et archaïque, on la suit lors d’une course folle dans les collines arides surplombant la mer Méditerranée. On découvre avec elle le paradis en perdition de miss Coco, chèvre bondissante recueillie par la narratrice, partie à la rencontre de la signora Rosa, “la femme venue du fond des temps“. De sa voix qui s’étire avec volupté dans les encoignures des mots, Jeanne Balibar passe de l’émerveillement généré par la perception d’une nature élégiaque à l’effroi de sa destruction en cours.

L’apparition, au cœur de la représentation, d’une toile peinte de Julie Polidoro, dressée au milieu du plateau, permet de mesurer l’écart et le décentrement qui font glisser le récit de l’élégie à la tragédie. “Comment réagir aux destructions dont on est le contemporain ?” , interroge Jeanne Balibar. Le remède, pourtant, elle le livre en “admirant cette chèvre qui habite avec tant d’aisance le seul lieu sûr en ce monde : l’instant présent.”

Taglit

Pour clore la soirée, on retrouve enfin l’indispensable théâtre documentaire de Winter Family (Ruth Rosenthal et Xavier Klaine) avec Taglit – Droit du Sang, dernier volet de leur trilogie “développée au fil des années traitant de la question israélo-palestinienne et au-delà de comment une histoire choisie fabrique une identité, une mémoire et un peuple prêt à mourir et à tuer pour défendre ce récit”.

Sur scène, la Palestinienne Mayya Sanbar et l’Israélienne Ruth Rosenthal se relaient et juxtaposent deux versions antinomiques d’une histoire documentée : la création de l’État d’Israël en Palestine, le massacre de sa population et la destruction de ses habitations. Contredisant le slogan sioniste de ses pionniers : “Un pays sans peuple, pour un peuple sans pays“.

La tension du spectacle tient d’abord à son dispositif narratif, usant du champ-contrechamp pour confronter deux récits contradictoires. L’enquête précise de la privation des Palestiniens de leurs droits et de leur terre depuis 1948 énoncé par Mayya Sanbar saborde le parcours de l’expérience Taglit-Birthright (Découverte – Droit de naissance) sur le plateau. Il s’agit d’un séjour financé par Israël et des fondations privées pour la jeunesse juive mondiale, où chaque étape participe à la construction d’un récit né avec le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, à la fin du XIXe siècle.

La meilleure façon de lutter contre l’antisémitisme qui resurgit en force, c’est, pour certain·es Israélien·nes lucides, de dénoncer la politique et la folie meurtrière du gouvernement de Netanyahou et sa fâcheuse tendance à déteindre sur sa population. Après Naza, le film de Yuval Abraham et Rachel Szor, primé à la Mostra de Venise, Winter Family fait preuve du même courage avec Taglit en “nous plongeant irrémédiablement dans la société israélienne post massacre du 7 octobre 2023 à travers la diffusion de chansons israéliennes très populaires et largement diffusées dans les médias depuis bientôt trois ans, illustrant l’accomplissement d’un absolu fascisme sentimental dans lequel s’est effondré Israël”. Des clips et des vidéos glaçantes qui participent d’une contagion idéologique que ne freine aucun garde-fou.

En Sicile, par Jeanne Balibar, jusqu’au 3 octobre, au théâtre Vidy de Lausanne. Au festival d’Automne à Paris, du 4 au 7 novembre à la MC93 de Bobigny, les 17 et 18 novembre à Malakoff.

Taglit – Droit du Sang, conception Winter Family, jusqu’au 30 septembre au théâtre Vidy de Lausanne. Les 19 et 20 novembre au Festival du TNB de Rennes.