Cet été, je lis : La Chèvre de M. Seguin : « Le combat jusqu’à l’aube »
Ajouter Courrier Picard sur Google
Blanquette goûte enfin à la liberté dont elle rêvait. Mais, lorsque la nuit tombe sur la montagne, le bonheur laisse place au danger. Commence alors un combat aussi magnifique que tragique.- À propos de l’auteur Né à Nîmes en 1840, Alphonse Daudet grandit entre le Gard et la Provence, paysages qui marqueront durablement son imaginaire. Journaliste, dramaturge et romancier, il devient l’un des grands écrivains de la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Le moulin de Fontvieille, dans les Alpilles, qu’il n’habita pourtant jamais, est devenu grâce à lui un symbole de la Provence littéraire.
- À propos de l’œuvre Publiées en 1869, les Lettres de mon moulin rassemblent vingt-quatre récits où se mêlent humour, émotion et poésie. À travers des histoires devenues célèbres, comme La Chèvre de M. Seguin ou Le Secret de maître Cornille, Alphonse Daudet célèbre la Provence tout en explorant des thèmes universels : la liberté, le courage, le progrès, la solidarité ou la mort. Plus de cent cinquante ans après sa publication, ce recueil demeure l’un des grands classiques de la littérature française.
- À propos du contexte Les Lettres de mon moulin ne sont pas de véritables lettres. Alphonse Daudet imagine qu’il s’est installé dans un vieux moulin de Provence pour raconter à ses lecteurs les histoires entendues ou rêvées dans la campagne environnante. Dans La Chèvre de M. Seguin, il s’adresse directement à son ami Gringoire, jeune poète épris de liberté. Ce dialogue donne au récit toute sa vivacité et invite le lecteur à réfléchir avec lui.
Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin, là-haut, en bas, partout… On aurait dit qu’il y avait dix chèvres de M. Seguin dans la montagne.
C’est qu’elle n’avait peur de rien la Blanquette.
Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil… Une fois, s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise aux dents, elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.
— Que c’est petit ! dit-elle ; comment ai-je pu tenir là-dedans ?
Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde…
En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. […]
Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir…
— Déjà ! dit la petite chèvre ; et elle s’arrêta fort étonnée.
En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste… Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit… puis ce fut un hurlement dans la montagne :
— Hou ! hou !
Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Seguin qui tentait un dernier effort.
— Hou ! hou !… faisait le loup.
— Reviens ! reviens !… criait la trompe.
Blanquette eut envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.
La trompe ne sonnait plus…
La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient… C’était le loup.
Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas ; seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment.
— Ha ! ha ! la petite chèvre de M. Seguin ! et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou.
Blanquette se sentit perdue… Un moment en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude, qui s’était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s’étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu’elle était… Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup, — les chèvres ne tuent pas le loup, — mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude…
Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent en danse.
Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit. De temps en temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait :
— Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…
L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents… Une lueur pâle parut dans l’horizon… Le chant d’un coq enroué monta d’une métairie.
— Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang…
Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.
Le saviez-vous ?
Chez Alphonse Daudet, la nature change au fil du récit comme au théâtre. Éclatante de lumière le jour, la montagne devient violette au crépuscule, puis inquiétante dans la nuit. Les paysages, les sons, les animaux et même les étoiles accompagnent les émotions de Blanquette. Cette écriture très visuelle explique pourquoi les Lettres de mon moulin ont inspiré tant d’illustrateurs, de metteurs en scène et de cinéastes.
Poursuivez votre lecture sur ce(s) sujet(s) :
Cet été je lis guide étéA lire aussi
Cet été, je lis... La chèvre de Monsieur Seguin : « Les avertissements de Monsieur Seguin »
L’été se livre : Ian Manook, Michael Connelly, Laure Manel… Six livres à lire pendant les vacances
Cinéma : grâce au succès de l’adaptation de Nolan, les ventes de « L’Odyssée » d’Homère explosent
Instant
Un Beauvaisien sacré chanteur de l’année dans un prestigieux concours américain
À 15 minutes d’Abbeville, un château qui se visite à Long et en large
Le groupe OPAL a enregistré son nouveau single à Beaumetz
« Pat’ Patrouille », la série des tout-petits revient au cinéma avec « Mission Dino »
Lâcher-prise, petit-déjeuner, propreté… Ce que les Français attendent vraiment des hôtels en 2026