Festival d'Avignon : quelles pièces voir absolument ?
Le Festival d’Avignon fête cette année sa 80ᵉ édition. Jusqu’au 25 juillet, les scènes du « In » et les quelque 1 800 spectacles du « Off » font de la cité des Papes le plus grand rendez-vous du spectacle vivant. Parmi cette profusion de propositions, voici les créations qui nous ont le plus marqués.
Introduction
À Avignon, il faut accepter de ne pas tout voir. D’un côté, les 47 spectacles du festival « In », déployés de la cour d’honneur du palais des Papes à la carrière de Boulbon ; de l’autre, les quelque 1 800 propositions du « Off », qui investissent chaque recoin de la ville. Pendant plusieurs jours, nous avons arpenté théâtres, chapelles, cours et lieux atypiques pour découvrir des créations aux écritures, aux ambitions et aux formats très différents. Certaines interrogent notre époque, d’autres bouleversent, font rire ou déplacent le regard. Toutes témoignent, chacune à leur manière, de la vitalité du spectacle vivant. Voici notre sélection des spectacles à ne pas manquer.
Dans le “In”
1 L’hors-présence ou Chimères du pays de Morvan
Il est des règles que l’on ne peut plus respecter, des situations qui nous échappent. « Ma mort est une affaire privée », lance Laure, atteinte d’un cancer. La tension est donnée. À ses côtés, ses deux frères et sa sœur se réunissent pour l’accompagner dans ses derniers jours. À mesure que la maladie progresse, les failles et les angoisses font surface. Comment être présent ? Quelle est la bonne distance ? Qui décide ? Qui accompagne ? Et, lorsque s’invite la question de l’aide active à mourir, les convictions se fissurent. « Dans l’histoire que je raconte, certains retiennent Laure du côté des vivants, quand d’autres aimeraient l’aider à mourir plus vite. C’est dans cet écart, dans cette impossibilité à s’accorder sur l’endroit où elle se trouve réellement, que se joue quelque chose d’essentiel », explique l’autrice et metteuse en scène Tiphaine Raffier.
Le dispositif scénique prolonge cette réflexion en faisant du regard un véritable enjeu dramatique. Sans jamais trancher, Tiphaine Raffier parvient à mettre des mots sur ce qui, bien souvent, résiste au langage : la peur de perdre, l’impuissance, les désaccords de l’amour et la difficulté d’accompagner celles et ceux qui s’apprêtent à partir. L’hors-présence nous conduit là où les réponses s’effacent, là où il faut apprendre à regarder le vide ensemble. Une création d’une grande délicatesse qui invite à penser la mort dans toute sa complexité et résonne avec une acuité particulière alors que la loi sur l’aide à mourir vient d’être adoptée par le Parlement.

©Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
2 Maldoror
Dix ans après 2666, présenté au Festival d’Avignon, Julien Gosselin signe avec Maldoror l’un des spectacles les plus attendus de cette édition. Fidèle à son goût pour les grandes œuvres littéraires, le metteur en scène réunit Roberto Bolaño, Lautréamont et Joris-Karl Huysmans pour sonder les liens troubles entre littérature et violence. Au cœur du spectacle, une enquête vertigineuse suit les traces d’un poète aux fascinations les plus sombres, qui infiltre les milieux littéraires chiliens à la veille du coup d’État de Pinochet, le 11 septembre 1973. Le mal nourrit-il les livres, ou les livres donnent-ils une forme au mal ?
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Les récits se croisent dans un spectacle total où théâtre, vidéo et musique électronique dialoguent sans cesse. Les acteurs passent d’un personnage à l’autre, d’une langue à l’autre, avec une virtuosité saisissante, tandis que la vidéo s’impose, une fois encore, comme un partenaire de jeu à part entière. Cette création en est la démonstration. Les frontières entre les disciplines s’effacent pour mieux interroger cette fascination que certains ont pour la violence. Au milieu de cette noirceur, une conviction demeure pourtant : la littérature n’apporte pas toujours de réponse, mais elle reste un espace de résistance, capable de regarder le mal en face sans jamais s’y résigner. Rares sont les spectacles capables de tenir une telle intensité pendant près de six heures. Maldoror en fait partie.
3 Silence
Assister à une expérience sonore intitulée Silence, forcément, ça intrigue. Plus encore lorsqu’elle se déploie dans la carrière de Boulbon. À l’invitation de la chorégraphe Mathilde Monnier, la compositrice, musicienne et percussionniste Lucie Antunes imagine une création qui explore les états de conscience modifiés et notre rapport au silence. Comment trouver des espaces de silence dans nos sociétés saturées de sons ? Et surtout, qu’entend-on lorsque tout semble se taire ? Sur scène, musique et danse ne font plus qu’un. Les danseurs et danseuses – dont les voix surgissent parfois – évoluent dans le flux de la composition.
Les corps ondulent, se frôlent, se répondent, épousant tour à tour les pulsations de la musique et ses respirations. Les gestes semblent nourrir la musique autant qu’ils en naissent, dans un dialogue permanent entre mouvement et vibration. Ce concert chorégraphié entraîne peu à peu vers une forme d’hypnose, ou de méditation. Pour cette création, Lucie Antunes a demandé à Laura Vasquez d’écrire un livret dont elle a tiré la matière de ses compositions. On retrouve dans cette partition les aspérités de l’écriture de la poétesse : une matière sonore brute, heurtée, organique, qui fait émerger le silence moins comme une absence que comme une présence.

Dans le “Off”
1 Une rose plus rouge
L’espoir. L’attente. Les SMS. Les interviews de celles et ceux qui ghostent. La performance, toujours. Les pink flags. Dans cette crise de l’amour, il y a ceux qui refusent le couple, ceux qui le cherchent à tout prix… et tous les autres. Il y a aussi la violence, plus sourde, qui traverse ce grand marché des sentiments. Sur scène, deux comédiennes et une chanteuse tentent de résoudre l’équation amoureuse. Librement inspiré de l’œuvre de la bédéiste suédoise Liv Strömquist, Une rose plus rouge explore les contradictions de l’amour, démonte ses mythes et révèle les rapports de pouvoir qui traversent nos relations. Une mise en scène joyeusement décalée, un trio complice et une réflexion aussi drôle qu’acérée : un spectacle qui fait rire autant qu’il pousse à remettre quelques certitudes en question.

2 À l’ombre du réverbère
Le théâtre peut sauver. La preuve : un homme seul en scène, qui raconte son histoire sans détour. Ancien boxeur, ancien militaire, il a grandi à Avignon. Puis, une « affaire » le conduit à passer 72 heures en garde à vue avant d’être incarcéré. Il raconte le quotidien de la prison, fait de solitude, de colère et de violence. Il dit aussi la lente prise de conscience de l’enfermement, la peur de l’espoir, comme si celui-ci pouvait devenir une nouvelle forme de souffrance.
Puis, vient la rencontre décisive avec le théâtre, lors d’ateliers menés par Enzo Verdet et Olivier Py au centre pénitentiaire du Pontet. De détenu, il devient acteur, jusqu’à jouer plusieurs spectacles sous la direction d’Olivier Py au Festival d’Avignon. Aujourd’hui, c’est en comédien professionnel qu’il foule les planches du théâtre des Carmes. Un seul-en-scène intense, où le théâtre apparaît comme un puissant outil de reconstruction.

3 Tonight
Une table, un rideau, un écran et un duo franco-britannique irrésistible. Comique de geste, répétition, décalage, détournement : Bert & Nasi jouent avec les codes et les mots dans une veine délicieusement absurde qui évoque les Monty Python. À deux, ils déroulent un monologue sur les absurdités du quotidien, de la création et de la performance. Que faire face au chaos du monde ? Se raccrocher à l’ici et maintenant. Rire, surtout. Des mots qui dérapent, des situations qui s’emballent, de l’incongru qui surgit là où on ne l’attend pas. Aucun prérequis pour entrer dans leur univers, sinon accepter de lâcher prise : certaines choses vous échapperont, et c’est précisément là que réside le plaisir. Depuis 2015, Bert & Nasi construisent un théâtre de l’absurde aussi précis que jubilatoire. Un duo à découvrir de toute urgence.

4 Nos assemblées
Qu’est-ce qui nous divise ? Qu’est-ce qui nous rassemble ? Un groupe qui ne parvient pas à prendre de décisions est-il encore un groupe ? Peut-on avoir raison tout seul ? Deux acteurs irrésistibles (Manumatte et Juliette Coulon), trois pizzas… et aucune réponse toute faite. Ici, on expérimente, on débat, on tâtonne, parce que la démocratie demande du temps et que chaque citoyen arrive avec ses convictions, ses angles morts et ses contradictions. Le temps d’une assemblée qui se tient à l’heure du déjeuner, le spectateur devient pleinement partie prenante : il écoute, échange, doute, construit avec les autres. Avant d’agir, il faut d’abord apprendre à faire groupe. Par les temps qui courent, cette évidence résonne avec une force particulière. Servi par une scénographie aussi simple qu’efficace et un texte drôle et stimulant, Nos assemblées donne envie de croire, le temps d’un spectacle, à d’autres façons de décider ensemble.

5 Tumeur ou tutu
« Être humain, ça se raconte à plusieurs. » De ses 3 ans à ses 27 ans, une jeune femme déroule le fil de son histoire. Émilie Faucheux, metteuse en scène et comédienne, porte au plateau le premier texte de Léna Ghar. Un récit d’une grande puissance qui explore les violences intrafamiliales au sein d’une famille en apparence ordinaire. Si ce chemin de vie traverse des zones d’une profonde noirceur, l’écriture n’en demeure pas moins d’une beauté saisissante. Des monstres de l’enfance aux forteresses que l’on construit pour survivre, le texte nous emporte dans un tourbillon où les mots suspendent autant qu’ils bouleversent. Ici, le non-silence révèle toute la violence longtemps tue.
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6 Là personne
Un homme nous ouvre les portes de sa maison inachevée. Il nous invite surtout dans un quotidien qui pourrait en inquiéter plus d’un. Chaque jour, une personne – « la » personne – s’arrête pour l’observer. Un regard qui oblige à la délicatesse, un regard qui rappelle à cet homme qu’il existe, qu’il compte. Mais ce regard ouvre aussi un champ infini de possibles et convoque notre imagination. Les jours passent, la présence se rapproche, l’inquiétude grandit. Ce seul-en-scène construit une tension saisissante et interroge avec finesse les mécanismes de l’emprise. Comment s’en libère-t-on ? Où se situent les limites ? À quel moment demander de l’aide ? Comment retrouver la sensation de ses propres contours ? Geoffrey Rouge-Carrassat porte ce seul-en-scène avec une maîtrise impressionnante.
7 Les glaces
« Le corps n’oublie jamais. » Jambe. Cou. Souffle. Jambe. Alors que son fils est accusé de viol, le passé de Noémie ressurgit 25 ans plus tard, entraînant avec lui un immense dégel de la parole et l’effondrement de plusieurs vies. Car, sur le plateau, ils sont sept – voire huit, si l’on considère le traumatisme comme un personnage à part entière. Comment vivre avec l’indicible ? Comment dire le viol, démêler les complexités du consentement et apprendre à prendre ses responsabilités ? Les glaces s’inscrit, tristement, au cœur de notre actualité.
En 23 tableaux, la metteuse en scène Sophie Langevin nous plonge dans l’univers cinématographique de Rébecca Déraspe et sublime son texte d’une grande nécessité. Les glaces est une invitation à trouver le courage de reconnaître ses actes, d’en assumer les conséquences et, parfois, de poser le premier geste vers la réparation. Aucune faiblesse dans la distribution, dont la justesse rend chaque scène plus percutante encore.

8 Blackout Songs
Blackout Songs, c’est l’histoire d’une rencontre sur fond d’amnésie, de récits qui s’inventent autant qu’ils s’effacent. Que devient l’amour lorsque l’addiction s’immisce dans le couple ? Comment construire une relation quand les souvenirs vacillent ? « Le souvenir, c’est un choix, parfois », affirme l’un des personnages. « Tu es le gardien de ta propre histoire », lui répond l’autre. Elle est autrice, il est peintre. Et Blackout Songs tisse leurs récits, faits de vérités, d’oublis et de fictions. Les histoires que l’on se raconte pour tenir debout. Celles qui nous sauvent autant qu’elles peuvent nous faire sombrer. Dans une mise en scène d’Arnaud Anckaert, le texte de Joe White trouve un équilibre subtil entre l’émotion, l’humour et la fragilité.

9 Chimère
Sur le plateau, un couple s’interroge : forcent-ils la nature ? En sont-ils seulement capables ? La question de la parentalité ouvre un champ de doutes, de projections et d’épreuves, surtout lorsque la grossesse tarde à venir. Après le succès de Lalalangue et Le grand jour, Frédérique Voruz retrouve le théâtre des Halles pour explorer l’un des plus grands mystères de la vie : le désir d’enfant. Un parcours qu’elle connaît intimement, puisqu’elle a elle-même eu recours à la PMA.
À la manière d’un conte contemporain – où une fée aussi fantasque que provocante surgit par intermittence –, elle met en scène ce que tant de couples vivent en silence : l’écart entre le désir et le possible, la culpabilité, les injonctions, les conflits intérieurs. Un spectacle mordant.

10 Mon côté Wertheimer les mères poules ne font pas de mouettes
Les femmes de sa lignée : tel est l’objet d’étude de Chloé Oliveres. Une mère qu’on voudrait normale, une grand-mère atteinte d’Alzheimer, une arrière-grand-mère internée à Sainte-Anne… Aucun suspense : c’est bien la folie qui sert de fil rouge à cette traversée du corps et de l’esprit des femmes de sa famille. Une folie qui hante Chloé en pleine crise de la quarantaine. Cette matrophobie assumée explore, avec une infinie délicatesse et beaucoup d’humour, les questions de la transmission, de l’hérédité et de la psychiatrie. Un seul-en-scène aussi intense que drôle, porté par une Chloé Oliveres d’une justesse remarquable.
11 Mondes possibles
Dans une église, deux jeunes femmes attendent le signal. Une chose les réunit : un attentat écoterroriste kamikaze. « Faut bien se battre, non ? » Oui, mais la violence s’apprend-elle ? Au fil de leurs confidences, Diane et Céleste se dévoilent et les certitudes vacillent. L’institutrice dépressive retrouve le désir de vivre ; l’avocate brillante commence, elle, à douter de ses convictions les plus profondes. Alors, l’engagement justifie-t-il tous les actes ? Mondes possibles ouvre un espace de réflexion sur notre soif de justice, le courage absurde et notre vertigineuse incapacité à changer le monde. Un huis clos aussi tendu que drôle, aux allures de farce tragique.
12 Poursuite, seule en scène forestier
Une femme se lance un défi : marcher, seule, durant six jours et six nuits. Sans compter sur personne, simplement à l’écoute de ses besoins. Pour éprouver sa capacité à être seule, elle part. Peu à peu, elle se reconnecte à la nature autant qu’à elle-même… et au public. Nous devenons les témoins privilégiés de son cheminement physique, mais surtout intérieur. Car lorsqu’on marche, la pensée s’autorise quelques échappées : des souvenirs d’étudiante remontent à la surface, d’autres, plus anciens, la ramènent à l’enfance. Dans Poursuite, seule en scène forestier, les rêves se mêlent aux confidences, tandis que les angoisses affleurent par moments. Au fil de cette traversée, les feuilles s’accumulent au sol comme les questions universelles. Une parenthèse qui rappelle que les plus longues traversées sont souvent intérieures. Et les non-randonneurs y sont, eux aussi, les bienvenus.
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