midmed-news.com
  • 2026-08-14 18:00:48 +0000 UTC

    Aug 14, 2026

    « Ce n'est pas fatigant, parfois, de tout aimer ? » : Michel Drucker poussé dans ses retranchements par Jean Cau

    Deux figures des médias face à face. C’est l’étonnante confrontation qu’offrait « Paris Match » en 1988. Jean Cau, journaliste-vedette et écrivain célèbre. Michel Drucker, star n° 1 du petit écran à l'époque. Un anniversaire était l’occasion de cette rencontre. L’animateur-vedette de « Champs-Elysées » fêtait son quart de siècle de télévision.

    Sous le feu des questions de Jean Cau, Michel Drucker, qui fit ses premiers pas comme stagiaire devant les caméras, jetait un regard étonné et philosophe sur son extraordinaire carrière, tout entière accomplie sous le signe de la gentillesse (qui disait que la télévision est une cage aux fauves ?) et de l’exigence professionnelle. Souvenirs, souvenirs.

    Jean Cau. Vous avez quarante-six ans, Michel Drucker, et il y a comme une éternelle jeunesse sur votre visage — j’ai d’ailleurs remarqué qu’un même sourire, conservé à travers les années, est l’un des secrets de la jeunesse d’un visage — et, poursuivons, il y a vingt-cinq ans que vous sévissiez, avec un grand bonheur, sur les ondes et les écrans de télévision. Un quart de siècle ! Alors, toujours la foi, la frite, la force pour exercer votre métier ? Pas de tendinite, comme Noah ? Pas de désir de vous couper la coleta, comme on dit en tauromachie, et de vous retirer des arènes ? Toujours l’envie de tourner la broche ?

    Michel Drucker. Oui. Encore plus maintenant qu’avant. C’est difficile à analyser...

    C’est la drogue, l’accrochage, quoi !

    La suite après cette publicité

    Non, non, je ne suis pas accro ! Mais une espèce de transformation physique et mentale s’est opérée depuis un an — elle correspond d’ailleurs à celle de notre métier — et j’ai l’impression bizarre que, maintenant, ça commence vraiment !

    Par exemple ! C’est le second souffle ?

    J’ai le sentiment que ma vraie vie d’homme va commencer parce que, maintenant, je sais.

    Il n’y a pas de saturation ?

    Non. Cette année, j’ai une pêche que je n’avais jamais eue avant parce que je suis sûr d’avoir bien retenu les leçons. Et puis, phénomène très particulier, je crois que tout s’est déclenché à la mort de mon père. Il est mort il y a quatre ans et, à ce moment-là, je me suis aperçu que lorsqu’on perd son père ou sa mère on a vraiment l’impression qu’il n’y a plus de protection, plus de filet de sécurité et qu’il faut assumer, prendre le relais. Bizarrement, c’est depuis la disparition de mon père que je mets chaque année davantage la pression du turbo parce que je découvre qu’il m’a transmis son moteur, qui était exceptionnel.

    Oui, mais lorsqu’on est un homme ou une femme de télé, n’y a-t-il pas cette inquiétude de se dire que s’effacer de l’écran, c’est s’effacer de la vie ? À force d’être une image, ne vit-on pas pour rester cette image ? Est-ce qu’il n’y a pas cette cruauté dans votre métier ? Ne vivez-vous pas parce que le public vous dévore et, adieu, si un jour il écarte l’assiette ?

    C’est toute la question. Deux films m’ont mis les idées en place : « Un homme dans la foule », d’abord, de Kazan, qui montre comment un homme politique peut disparaître de la scène en vingt secondes, uniquement parce qu’il s’est laissé aller devant un micro resté ouvert et que le masque est brusquement tombé ; « Network », ensuite, de Sidney Lumet que j’ai dû revoir cinquante fois, plan par plan ! Dans ce film, Peter Finch est tellement fêlé, tellement mégalo, a tellement disjoncté qu’il accepte qu’on utilise sa folie pour faire monter l’audience.

    Vous n’en êtes pas là, quand même !

    Pas du tout ! Je veux simplement dire que ce film démontre avec une violence fantastique la fragilité du faux vedettariat qui est le nôtre.

    Vous en êtes parfaitement conscient ?

    Non seulement, j’en suis conscient mais ayant été évincé de la télévision en mai 68, j’ai découvert la précarité de cette situation. À cette époque, j’étais âgé de vingt-cinq ans et j’avais mis cinq ans à me faire connaître ; on est une vedette de la télévision le jour où les gens, dans la rue, mettent enfin le bon nom sur le bon visage ! Et croyez-moi, ce n’est pas évident quand on n’a pas le physique de Zitrone, de Darget ou de Desgraupes qui ont été les premiers dinosaures du petit écran ! Je vous rappelle qu’en mai 68, De Gaulle a décidé de « virer » tous ceux qui avaient fait grève, parce que c’était « sa » télévision... À cette époque, j’en ai vu des Peter Finch...

    Disparaître ?

    ... perdre dix kilos, supplier pour qu’on les reprenne...

    Ils avaient perdu leur ombre !

    ... Certains sont morts en 68, d’autres dix ans plus tard après avoir tenté un come-back raté. Heureusement, donc, que j’ai été viré en 68, sinon j’aurais disjoncté.

    Vous êtes, comme on dit, un jeune homme de bonne famille. Papa médecin, mère merveilleuse, enfance douce, frère aîné, Jean, énarque, brillante carrière dans des cabinets ministériels et aujourd’hui P.-D.G. de M6 ; frère cadet ancien interne des hôpitaux et aujourd’hui directeur scientifique d’une grande fondation médicale...

    Et professeur agrégé depuis dix jours, de la Faculté de Tours !

    Félicitations ! ... Et vous, au milieu, plutôt cancre, plutôt canard noir mais, voilà, très tôt, à vingt ans, ça n’est pas l’E.N.A. ou les ministères qui vous fascinent, non plus l’Institut Pasteur, et vous n’avez pas envie de fréquenter les têtes surdouées de ces lieux et leurs profs. Vos idoles ne sont pas Raymond Aron ou le professeur Jean Bernard mais Léon Zitrone, Georges de Caunes, Jacques Sallebert, Pierre Sabbagh, Guy Lux, Thierry Roland, etc. Et votre rêve acharné, c’est d’être des leurs, de parler dans le micro. Pourquoi ce besoin ? Pour exister ? Pour défier vos frères ? Pour prouver à votre père qu’on pouvait illustrer le nom des Drucker sans manier le bistouri ou maîtriser des dossiers d’entreprises ou de ministères ? Pour jouer ? Il y a de l’acteur en vous ?

    Pas du tout. Je ne voulais pas faire une carrière à la télévision puisque ma vraie vocation c’était la médecine ; je voulais succéder à mon père...

    On y viendra. Vous ne lui avez pas succédé et êtes devenu une star du petit écran.

    Par hasard, parce que quand je suis entré à la télévision...

    Par hasard... Quand on lit votre deuxième livre « Hors antenne », on est frappé par votre acharnement !

    Quand je suis entré à la télévision, j’aurais très bien pu être derrière : réalisateur, assistant... Je suis passé devant par hasard, pour remplacer un journaliste absent un soir.

     Il n’y a pas de hasard, vous le savez bien !

    C’est exact. François Chalais dit d’ailleurs dans son livre « Les chocolats de l’entracte » que pour un journaliste la malchance est une faute professionnelle ! C’est une formule qui dit bien ce qu’elle veut dire. Ce n’est pas le hasard si j’habite là où j’habite aujourd’hui, si toute ma vie s’est jouée dans un kilomètre carré. Je suis allé frapper à la porte de Pierre Sabbagh il y a vingt-cinq ans...

    Pas à celle du professeur Duchmol !

    Uniquement parce que j’étais fasciné par le sport et que je voulais connaître les reporters sportifs. J’étais une encyclopédie vivante, une bête à concours du football ! Je suis donc entré dans l’équipe de Pierre Sabbagh en lui disant : « Je suis sûr que cet univers me conviendra. » Et j’ai tout fait pour ne pas en sortir. Sinon, je retournais en Normandie, devant le tribunal de la famille, sans diplôme et soumis toujours à cette sentence : hors la carrière universitaire, point de salut !

    Il y avait donc quand même un défi vis-à-vis de la famille ?

    Pas seulement de la famille, mais du corps enseignant, des universitaires et des intellectuels, plus tard.

    Vis-à-vis de Papa, des frères...

    Et de moi-même, pour me prouver que j’étais capable de m’en sortir. Cela dit, j’ai eu du mal à accepter l’idée que j’aurais un circuit scolaire court et universitaire nul. Je l’ai regretté plus tard parce que je voulais vraiment être médecin...

    Nous y reviendrons. Je vais maintenant vous dire comment vous m’apparaissez à la télévision. Propre, impeccable, net, élégant, poli, toujours souriant, professionnel jusqu’au bout des ongles. Jamais une humeur, une colère, une lassitude, une ombre d’exaspération. Une patience d’ange. Et même lorsqu’on se dit — ça arrive, ça m’arrive — mais où Drucker a-t-il déniché ce type (ou cette typesse) à moitié nul, mais qu’est-ce que c’est que ce pauvre braillard (ou braillarde) qu’il a invité et qu’on a hâte de voir l’émission remonter d’un cran, vous êtes là, courtois, souriant, toujours aimable et toujours, avant et après, imperturbable vous distribuez des bons points. Alors, est-ce que vous aimez tout ou êtes-vous comme un marchand qui se doit de louer tous les articles de son magasin ? Ce n’est pas fatigant, parfois, de tout aimer — ou de paraître tout aimer — dans la boutique ?

    Je suis journaliste de formation et j’ai toujours considéré que mes émissions — que ce soit « Les rendez-vous du dimanche » qui a été le premier talk show de ce type à la télévision française ou « Champs-Elysées » — étaient un magazine montrant les ours que l’actualité nous propose, qu’il s’agisse du cinéma, du théâtre ou de la chanson. On retrouve la plupart des artistes qui viennent à « Champs-Elysées » à la fois dans « Elle », « Salut les copains », Les Gens de « Match », « Studio », « Première ». Moi, je montre ceux qui font l’actualité ! Cela dit, je réponds à votre question : bien sûr, je n’aime pas tout...

    J’ai toujours pensé qu’il est enfantin de flinguer quelqu’un à une heure de grande écoute.

    J’imagine ! Il n’y a pas de durs moments, parfois ?

    Non. Ma façon de dire que je n’aime pas, c’est de ne pas prendre. Et, malheureusement, statistiquement il y a de moins en moins de talent dans le cinéma, dans la chanson...

    Dans la politique !

    Nous vivons un creux de vague épouvantable ! Nous parlerons peut-être de politique... J’ai ma petite idée là-dessus car je commence à bien connaître les hommes politiques depuis le temps qu’ils vous font la cour, pour nous demander soit des conseils, soit de les interviewer. Ça fait dix ans qu’à chaque campagne on me dit : « M. le Président souhaite que vous l’interviewiez... »

    Pourtant, on n’a pas l’impression que vous êtes plongé jusqu’au nez dans la politique, que vous êtes celui qu’on sollicite le plus.

    En 74, tous les candidats m’ont demandé de les interviewer sur le thème : « Si vous êtes élu, qu’est-ce que vous ferez à la télévision. » Ils voulaient quelqu’un de connu, qui ait plutôt une bonne image et qui les interrogerait en professionnel sur la télévision.

    Vous avez refusé ?

    Quand Valéry Giscard d’Estaing m’a demandé, je lui ai dit : « Monsieur le Président, je viens juste de raccrocher. J’étais en conversation avec Jack Lang qui me demandait d’interviewer M. Mitterrand. » Ou c’est tout le monde, ou c’est personne ! C’est très gênant...

    Autrement dit, ils veulent faire un transfert de vedettariat.

    Exactement. Cette année, M. Mitterrand a réitéré sa demande. J’ai également répondu à Jack Lang...

    Que Chirac venait de raccrocher !

    M.D. Non... que le public de « Champs-Elysées » ne comprendrait pas. Les ficelles sont vraiment trop grosses. Vous savez ce qui s’est passé pour tous ceux de mes confrères, journalistes ou artistes, toutes générations confondues, qui ont joué le jeu ? Non seulement le pouvoir politique qui les a utilisés n’a pas été reconnaissant mais cela a causé un tort considérable à leur carrière. Pour revenir à votre question, les hommes politiques, tant en France qu’aux États-Unis, ont maintenant un discours au ras des pâquerettes et on retrouve cela dans le cinéma et la chanson.

    De ces vingt-cinq dernières années de métier, les images les plus fortes qui me dominent sont celles des champions sportifs, parce que le talent n’a jamais baissé : Cassius Clay, Killy, Jazy, Kopa, Platini, Prost... Ils écrivent leur partition tout seuls ! J’ai passé dix ans avec eux. Mon premier reportage, je l’ai fait avec Killy, aux Jeux Olympiques. Et comme par hasard, dans la liste de mes dix ou quinze vrais copains, presque des amis, il y a huit champions !

    Pas huit hommes politiques.

    Quinze jours avant sa mort, j’ai passé une journée avec Anquetil... Pour revenir à la question des ours que je montre, il n’y a qu’une Ardani, qu’une Deneuve, qu’un Brel, qu’un Sardou et on ne fait pas quarante émissions d’une heure et demie par an avec un vivier aussi étroit. C’est la difficulté d’une émission hebdomadaire.

    Vous ne pouvez pas non plus scier la branche sur laquelle vous êtes assis !

    Ce n’est pas tant cela... De plus, j’ai toujours pensé qu’il est enfantin de flinguer quelqu’un à une heure de grande écoute. Ce n’est pas dans ma nature. En revanche, le jour où j’occuperai la tranche de 22 h 30 ou de minuit dans un talk show, je serai intéressé par un autre registre.

    Dans votre livre « Hors antenne », on s’aperçoit qu’il n’y a que deux artistes qui vous aient joué un mauvais tour et hérissé le poil : Gainsbourg et Charélie Couture.

    Pour Charélie Couture, je le regrette parce que c’était un joke de sa part. Si Gainsbourg me jouait maintenant le tour qu’il m’a joué avec Whitney Houston, je lui casserais la gueule en direct. Mais ça ferait un énorme scandale. Je dois vous avouer que lorsqu’il s’est montré si grossier avec cette star américaine, pendant dix secondes je me suis dit que c’était intolérable. Mais je ne pouvais rien faire car il y avait encore un quart d’heure d’émission... J’ai demandé à Serge de s’excuser et je suis allé déposer un bouquet de fleurs à 5 heures du matin à l’hôtel de Whitney Houston.

    Une autre fois, il a eu des gestes déplacés envers deux de vos invitées.

    Il a même fait pire que cela ! Après son attitude scandaleuse avec Whitney Houston, toute la presse du show-business américain s’est emparée de l’affaire. Dix jours plus tard, elle participait au show de Johnny Carson et racontait qu’elle avait été invitée, en France, à une émission qui s’appelle « Champs-Elysées » et qu’un type lui avait dit : « I like to fuck you. »

    Creusons un peu. La radio, la télévision, pas plus que la politique, les milieux d’affaires, le journalisme, le cinéma, etc. ne sont des lieux peuplés uniquement de saints François d’Assise. Il y a lutte pour la vie, agressions, agressivité nécessaire, guerre pour le territoire — comme dirait Konrad Lorenz — coups fourrés, peaux de banane, jalousies, j’en passe et stoppe. Il faut avoir des griffes et des crocs pour, sinon attaquer, du moins se défendre. Alors, Michel Drucker, sous votre sourire et votre égalité d’humeur, êtes-vous méchant quelque part ? Personne n’aurait essayé de vous barrer la route ou de vous faire un tacle et jamais vous ne vous seriez durement défendu ?

    Non...

    Tout le monde a été bon autour de vous ?

    Le public — il faut bien en parler, c’est important — m’a toujours manifesté une espèce de fidélité...

    N’est-ce pas une dérobade de dire « le public » ? C’est un milieu sauvage, tout de même ! Vous avez dû, parfois, devoir vous défendre. Autrement dit, dès le départ vous avez bénéficié d’un attendrissement...

    Énorme ! Dix ans après mes débuts à la télévision, dans la rue des gens me disaient encore : « Vous faites des progrès ! Continuez comme ça ! C’est bien. » J’étais un gamin. Mon itinéraire ne ressemble à aucun autre.

    J’insiste : vous ne vous êtes vraiment jamais défendu ? Dans cette jungle, les sentiers s’ouvraient devant vous ?

    Toujours. J’ai toujours bénéficié d’une paix royale, mais je crois que je suis une exception. D’abord, je n’ai jamais été demandeur et, surtout, ayant démarré très tôt j’ai connu à leurs débuts tous ceux qui ont pris les postes de commande dans ce métier — qui n’est fait que d’allers et retours. Claude Contamine, président d’Antenne 2 en 1988 a signé à Michel Drucker son premier contrat en 1964. En vingt-quatre ans, j’ai vu défiler vingt-cinq directeurs généraux, j’ai connu trente réformes de l’information sous le septennat du général De Gaulle, celui de Georges Pompidou, celui de Valéry Giscard d’Estaing et les deux mandats de François Mitterrand.

    Cela fait beaucoup de grêle. Il faut passer à travers...

    Ce que je veux dire, c’est que ce que j’ai vu est hallucinant. Mais je n’ai jamais été attaché à l’information télévisée, zone ô combien sensible.

    Voilà qui est le plus important, peut-être.

    Et pour les hommes politiques et le pouvoir, la télévision c’est encore le journal télévisé, ce que va dire Claude Sérillon, Christine Ockrent ou Poivre d’Arvor, le reste ne les intéresse pas. Un homme politique ne regarde la télévision qu’à travers « Le Monde », « Le Nouvel Observateur » et les titres du 20 heures.

    Le fait de n’être pas dans cette zone sensible vous a vraisemblablement aidé à préserver votre caractère et votre manière d’être.

    Probablement. Que les pouvoirs soient de droite ou de gauche, Johnny Hallyday sera toujours Johnny Hallyday, il ne gêne personne. Platini non plus et moi pas davantage !

    Êtes-vous angoissé par l’audience ? Un écrivain, un artiste peuvent se dire : « Ça va, on me louera dans cent ans. » Un chercheur : « On comprendra ma découverte tôt ou tard. » Mais vous, ce n’est pas le cas. Vous êtes obligé de vaincre chaque semaine ou de périr...

    C’est vrai.

    On n’a pas une angoisse, là ?

    Je ne suis que stress et, bizarrement, par une réaction biochimique inexplicable, ça ne se voit jamais à l’écran. N’oubliez pas que je suis originaire d’Europe centrale. J’ai le tempérament slave, je suis quelqu’un de totalement torturé, qui a fait un ulcère à l’estomac à vingt et un ans, qui est hyper-anxieux en permanence mais qui fait beaucoup de sport chaque jour pour éviter d’avoir recours aux drogues.

    « Champs-Elysées » a repris le 10 septembre et il y avait deux mois et demi que je n’avais pas fait de télévision. Eh bien ! avant d’entrer en scène, j’ai été pris d’une douleur affreuse. J’étais à la limite du vomissement. Je dors toujours très mal la nuit qui précède l’émission et je ne mange rien avant... Et ça fait vingt-cinq ans que ça dure ! Cela dit, quand Pivot, à 21 h 20, doit présenter seul la première minute de son émission, il est blanc comme un lavabo !

    Quand j’étais le stagiaire de Zitrone, à qui je préparais ses fiches, ses dossiers et sa pochette (que je confectionnais dans un bristol), dès 8 heures moins 10 il tournait comme un lion en cage ! Ce qui me console, c’est que ces angoisses, les plus grands les vivent aussi : Brel, Aznavour... Est-ce que vous mesurez le danger que représente la télévision : dix, douze, quinze millions de téléspectateurs qui vous regardent ?...

    On peut s’écrouler en une soirée !

    Si le prompteur tombe en panne, par exemple, les nouveaux présentateurs du 20 heures plongent parce qu’ils appartiennent à la génération des lecteurs. Quand une dépêche de dernière minute tombe ils ont un mal fou à retrouver le ton de l’improvisation. Moi, j’appartiens à l’autre génération, rompue aux reportages sportifs. La meilleure école, c’est celle du direct. Quand on commente un match d’une Coupe du monde de football, par exemple, il n’est pas question de rechercher le nom d’un joueur parmi quatre cents autres ! Moi, j’étais à l’école des Couderc, Chapatte, Marillac, Desgraupes... Ce n’était pas du réchauffé. Maintenant, il y a le prompteur. Même les rires et les applaudissements sont enregistrés : la machine vient d’Amérique ! C’est une autre planète.

    Vous dites dans votre livre qu’il y a trois ans vous avez sérieusement envisagé le moyen de trouver un système d’équivalence d’enseignement accéléré vous permettant d’attaquer vos études de médecine. Et vous ajoutez : « Ma vraie vocation, c’était la médecine. »

    Oui.

    Nous y sommes ! Vous avez donc raté votre véritable vocation. Vous êtes un raté qui a réussi...

    Quelque part, oui.

    Cet aveu me comble parce qu’il me donne une clé. Peut-être la clef de votre comportement. Vous êtes gentil, affable, indulgent et compréhensif comme un bon médecin qui aime tous ses patients. En somme, « Champs-Elysées » serait votre salle de consultation...

    C’est un peu ça... Mon père disait que mon stéthoscope, c’était le micro.

    Mon parcours a été extrêmement laborieux, très lent.

    Et tous vos invités, vos patients. Vous les rassurez, vous les aimez, vous les opérez en douceur. Il y a de ça ?

    Oui, parce que vous ne pouvez pas imaginer l’état dans lequel se trouve le petit chanteur qui débute, à 2 h 15, dans sa loge... En trois minutes, c’est sa vie qu’il va jouer. C’est sa première télévision, il est passé à la radio, il a 22 ans... Rien ne prouve qu’il ne sera qu’un météore. C’est peut-être le Sardou de demain ! Il n’est pas différent de ce qu’étaient certains artistes à leurs débuts et dont quelques-uns sont aujourd’hui devenus des stars. Ça s’apprend, le métier : premier, quarante-cinq tours, deuxième, troisième, des galas, des kermesses à minuit dans les villes de province, et puis, un jour, l’Olympia ! Ça prend vingt ans.

    Mais ce qui me rassure, c’est que lorsque j’ai présenté les derniers « Molière », derrière le rideau du Châtelet — où je n’en menais pas large de me présenter devant la profession — Edwige Feuillère qui présidait la soirée m’a dit : « Pouvez-vous me tenir la main et la serrer très fort tout le temps de mon speech, sinon on va croire que j’ai la maladie de Parkinson ! » Quant à Bernard Blier, qui devait rendre hommage à Anouilh en lisant un de ses textes, il était dans un tel état que j’ai cru qu’on allait devoir appeler le Samu ! François Périer, qui fêtait ses cinquante ans de théâtre, devait répondre à un compliment de José Artur ; eh bien ! lui qui a joué tous les grands auteurs, ne cessait de s’inquiéter : « Comment est la salle ? » et répétait : « C’est la pire des salles, je n’aurais pas dû accepter ! »

    Quant à Renaud, invité de « Champs-Elysées », qui a l’audace des vrais timides, avec sa plume et souvent avec ses mots, il était littéralement tremblant dans sa loge ! Et Jean Poiret — qui a joué deux mille fois « La cage aux folles » —, homme de cabaret avec Sénart, ne cessait de consulter fiévreusement ses petites fiches.

    Aujourd’hui, c’est devenu un milieu terrible mais la première fois que j’ai montré ma bobine à la télévision entre Zitrone et Couderc, j’avais vingt et un ans et en paraissais dix-sept !

    Avant l’émission, je suis allé voir la petite Vanessa Paradis — quinze ans et deux millions et demi de disques vendus — dans sa loge. Je suis resté une demi-heure avec elle et quand je lui ai demandé comment elle réagissait à tout ce qui lui arrivait, elle m’a répondu : « Je ne me rends pas bien compte, mais il ne faut pas que je change. Il ne faudrait pas que je change. » Elle est tout à fait consciente d’être sur une espèce de radeau qui l’emporte vers un torrent alors qu’elle préférerait rester sur son petit étang.

    Sheila a débuté aussi à seize ans et a fait une très belle carrière, même aux États-Unis mais, aujourd’hui, à la télévision comme au cinéma, du reste, tout va tellement plus vite que personne ne fera plus vingt ans de carrière. L’ère des marathoniens est révolue !

    Regardez le nombre d’animateurs de télévision qui ont défilé en deux, trois, quatre, cinq ans et comment on les a baladés. Je les connais ceux de la nouvelle génération ; ils sont dans un état de stress incroyable ! Quand j’avais comme eux vingt-six ans, je lavais la voiture de l’équipe de « Cinq colonnes à la Une » et j’apprenais mon job à 3 000 F par mois. Or, on leur propose 200 bâtons par an. Des mecs de 30 ans ! Comment voulez-vous qu’ils ne disjonctent pas ?

    Mon parcours a été extrêmement laborieux, très lent. De plus, j’étais issu d’un milieu totalement différent : un père médecin de campagne comme on n’en fait plus, des frères solides et c’est ce qui m’a permis de résister.

    Et une autre action, si j’ose dire : le sport.

    Le sport, quelle leçon d’humilité ! Quand je jouais au football avec Belmondo devant trois pelés et deux tondus, que les gars soient connus ou non, quand on prenait 4 buts à zéro, on se faisait siffler ! Le rapport avec l’argent a également beaucoup changé.

    Est-ce que à votre avis la télévision va être engloutie sous le fric et la publicité ?

    Pour l’instant, les chaînes privées misent sur des programmes qui sont faits avant tout pour mettre la publicité en scène : ils slaloment entre la pub et les jeux. Il y a trois ans, Berlusconi est venu me voir et m’a annoncé : « Je vais avoir une chaîne en France. » Comme vous le savez, il a obtenu la concession. Je ne reviendrai pas sur tout ce qui s’est passé : la bataille de la tour Eiffel, Chirac, la deuxième Cinq...

    Ensuite, j’ai vu Lagardère et Sabouret qui étaient mes patrons à Europe 1 pendant trois ans. Avec eux, on parlait contrat mais aussi de la télévision qu’on pourrait faire ensemble.

    Quant à Bouygues, il avait dit : « Nous ne serons pas opérateurs mais repreneurs. » Toutes les discussions que j’ai eues avec ses représentants se sont déroulées en présence de ses avocats. J’avais vraiment l’impression d’être dans une série américaine ! Il faut faire un film de cette rencontre-là : les dialogues sont déjà écrits. J’ai découvert avec eux ce que je n’avais pas vraiment senti lors de mes discussions avec le groupe Hachette et Berlusconi : on se concentrait uniquement sur les chiffres. Jusqu’à ce stade de ma vie, mon échelle de valeur se mesurait en millions d’anciens francs.

    Comme tout le monde, je savais ce que représentait un loyer élevé dans un quartier cher qu’on n’habite pas forcément par snobisme, mais pour des raisons pratiques. Je savais ce que représentaient douze ans de traites pour devenir définitivement propriétaire d’un appartement confortable qu’on a bien mérité après 25 ans de carrière. J’imaginais, quoi qu’habitant à la campagne, ce que coûte une maison à Saint-Tropez. Je connaissais également le prix d’une voiture luxueuse... Pour la première fois de mon existence, j’ai été confronté à une unité qui était le milliard de centimes. Cela m’a beaucoup perturbé. On me proposait en effet plusieurs milliards de centimes comme producteur indépendant pendant 3 ans à raison de 40 shows par an ce qui représentait une fortune colossale. Au lieu de me rassurer et de me dire : « Je vaux tant », cela m’a profondément troublé. Et c’est là que je dois remercier ma famille, car ma mère qui est âgée de 82 ans m’a dit : « Tu ne trouves pas ça suspect ? Comment réussiras-tu à vivre quand les téléspectateurs qui te connaissent depuis vingt-cinq ans liront que Michel Drucker va gagner plusieurs milliards par an après impôts alors que ton frère, qui a découvert le vaccin contre l’hépatite B, qui prépare l’agrégation, qui a été interne des hôpitaux à 27 ans et travaille aux recherches sur l’hépatite et le Sida gagne 17 500 F par mois ? Quelles sont les relations que tu vas établir, toi qui voulais être médecin, avec ton frère ? » Ça a été le premier feu rouge. Deuxième feu rouge : je me suis posé cette question : « Qu’est-ce qu’on va me demander pour ce prix-là ? » Image de marque fusillée en six mois, tant de parts de marché, publicité dans mon émission, « Champs-Elysées » terminée, changement d’émission, probablement un jeu, ou bien un aspirateur à audience, et pourquoi pas l’annonceur ou le sponsor devenant un jour le co-producteur de l’émission.

    Et le risque, au bout de six mois, de m’entendre dire : le sponsor n’aime pas telle ou telle vedette. Ou encore : la semaine prochaine, ce sont tous les vendeurs de biscuits qui sponsorisent l’émission qui loueront la salle. Drucker, vous savez ce que vous avez touché : pour ce prix-là vous n’avez qu’un droit : exécuter.

    Tout cela m’a paru limpide et j’ai eu du mal à comprendre comment tous ceux qui ont accepté ce marché, et qui vivent maintenant une très rude épreuve, n’ont pas réalisé à quoi ils s’exposaient. Cela dit, Bouygues n’a pas pris les gens en traître : il a annoncé la couleur !

    Tout cela m’a beaucoup perturbé mais m’a aussi permis de découvrir que lorsqu’on réussit à ne pas avoir de relations passionnelles avec l’argent, on est déjà protégé par une espèce de barrière.

    Je ne me permettrais pas de juger la plupart de mes confrères et consœurs qui sont d’abord allés sur la Cinq et sont maintenant sur la Une car j’avoue avoir été moi-même très perturbé pendant huit jours. Je me suis dit : ça fait vingt-cinq ans que je travaille, je peux m’arrêter demain, je peux avoir la vue qui baisse, me casser la figure, être défiguré, être jeté, je serai à l’abri du besoin. Pour avoir bonne conscience, je me disais : je donnerai un milliard pour la recherche comme ça mon frère me pardonnera ; un milliard pour la recherche sur le Sida ; cinq cents millions pour les animaux... Il me restait encore tellement d’argent qu’en c’était ridicule ! Nous ne valons pas cela ! On gagne bien sa vie, dans ce métier, quand ça marche bien.

    Moi, depuis dix ans, j’ai une très bonne situation. On ne mange pas six fois par jour, on ne roule pas dans quinze voitures, on n’a pas trois foyers, douze maîtresses ! Tout cela me paraissait ridicule. Et, surtout, ce qui a été déterminant, c’est quand Bouygues m’a déclaré : « Personne ne m’a jamais dit non » et m’a montré la liste de tous ceux qu’il avait achetés ! Même si j’avais eu quelque regret, mon transfert sur T.F.1 me paraissait alors totalement impossible.

    Il n’arrachait pas un homme, mais un marché.

    Berlusconi comme Bouygues ont beaucoup de charme. Mais pour savoir exactement ce qu’ils sont, il suffit d’étudier leur regard quand ils ne sourient plus. Quand ils leur ai fait comprendre que je souhaitais attendre de voir ce qu’ils allaient faire comme patrons de télévisions privées, j’ai compris qu’ils ne me feraient aucun cadeau, eux qui n’est pas avec eux est contre eux.

     Le clignotant s’allumera lorsque j’estimerai que, physiquement, je ne fais plus le poids dans mon créneau.

    Qu’allez-vous faire demain ? Vous avez planifié un peu les dix prochaines années ?

    En tout cas, dans les deux ans qui viennent, je vais essayer de commencer à quitter cette périodicité. Je rêve de revenir au journalisme complet à la télévision, de faire un vrai talk show au quotidien et organiser une ou deux soirées exceptionnelles dans l’année, parce que je commence à savoir le faire. Mais, surtout, j’ai envie de faire partager mon expérience à deux ou trois jeunes gars qui débarquent. J’ai mon studio maintenant... Je ne sais pas si, quand il était à Europe 1, Daniel Filipacchi rêvait d’avoir un jour son groupe de presse, mais moi il y a vingt ans que je rêve d’avoir mon studio, mon unité indépendante. J’ai réalisé ce rêve. Quand vous visiterez ce studio, vous aurez la réponse à votre question. Je peux y faire dix émissions de télévision différentes, le mettre à la disposition d’autres réalisateurs indépendants, m’impliquer à l’image ou pas du tout.

    Donc, un jour, vous envisagez de, sans-froid, de disparaître de l’image ?

    Oui. Le clignotant s’allumera lorsque j’estimerai que, physiquement, je ne fais plus le poids dans mon créneau.

    Quand vous dites « physiquement », vous ne pensez pas seulement visage, mais muscles, nerfs ?

    Quand je réaliserai qu’il y a un décalage de la mémoire... Et puis, je ne me vois pas présenter un chanteur en sortant mes lunettes.

    Comment se dessine le paysage audiovisuel français dans les deux prochaines années ?

    Intuitivement, je crois que la télévision qui a le plus d’avenir, et sur la durée, c’est le service public tant que le privé sera celui-là. Je crois que l’équipe capable de faire une émission de télévision comme la France est en droit de l’attendre n’est pas encore arrivée. Personnellement, je considère qu’Hachette était la meilleure mais qu’elle a raté le coche. Moi, j’attends la vraie équipe du privé. Pour l’instant, nous n’avons que des brouillons mais qui vont laisser des morts sur le terrain. Autrement dit, c’est la première vague des fantassins qui auront été fauchés.

    Une chose me trouble beaucoup, c’est que TF1 a eu un succès d’audience — qui continue — incroyable l’année dernière : plus de 40 % de parts de marché et des bénéfices considérables. Or, ils n’ont pas généré le bonheur chez ceux qui y ont contribué. Tout le monde est parti ou erre de çà de là. Et l’on ne parle pas de ceux qu’on ne connaît pas et qui faisaient partie de l’appareil... Mon petit doigt me dit que le président d’Antenne 2 reçoit des demandes de rendez-vous des gens de l’appareil de TF1. Et pourtant, encore une fois, c’est un succès populaire fantastique. Le pire est que plus l’audience monte, plus la perte en image est forte. Or, on ne peut pas faire un parcours sur la durée sans l’image. À mon avis, le clignotant du début des soucis de TF1 a été les quatre soirées électorales au cours desquelles les téléspectateurs ont préféré Antenne 2 alors que c’était le même programme. Antenne 2 est apparue comme la chaîne la plus crédible.

    Autrement dit, à la question : « Quelle est la chaîne que vous aimez ? » 80 % des téléspectateurs répondent : « Antenne 2 ». « Quelle est celle que vous regardez sans l’avouer ? » « TF1 » Cela signifie qu’on regarde TF1 en espérant gagner à tel ou tel jeu mais qu’on n’en est pas tellement fier. C’est un phénomène très français.

    Je pense que dans nos métiers, l’image, la crédibilité, l’estime sont très difficiles à obtenir et il y a une chose que l’Audimat ne dira jamais : c’est la part de l’estime et de la crédibilité.

    On peut regarder un programme dans la honte, la complaisance ou dans une espèce de petit mépris secret de soi.

    Tout à fait. Je me souviens de tel ou tel homme politique qui, il y a quelques années, déplorait de voir toujours les mêmes vedettes : Mireille Mathieu, Sheila, Sardou et qui téléphonait à l’impresario de Mireille Mathieu pour lui dire : « J’organise une fête dans ma circonscription, j’aimerais que Mireille y participe. » Il ne demandait pas à un artiste Rive gauche inconnu de venir !

    C’est pour cela que devant cette valse de dizaines de millions de francs nouveaux beaucoup de Français qui, comme le disait très justement Desgraupes, croyaient avoir affaire à des copains à la télévision, ont vivement réagi face à ces gens qui n’hésitaient pas à tendre la main pour la voir se remplir d’or. Brusquement, ils ont cessé d’être des copains.

    Tout à fait. Et quand Bouygues et ses collaborateurs ont tenu des propos très durs sur les stars du passé qui les avaient quittés et qui sont revenues sur la Une, on ne pouvait pas leur donner tort. Vous imaginez ce que pensent Bouygues et son entourage de la plupart des gens de télévision. Il nous a sans doute pris pour des gens peu scrupuleux.

    Des objets.

    M.D. Quel mépris doit éprouver le patron de TF1 vis-à-vis de ceux qui font de l’audience et qui sont revenus après s’être fait insulter par lui et s’être fait remplacer en deux mois par d’autres ? C’est une grande leçon d’humilité.

    2026-08-14 18:00:48 +0000 UTC