Cannabis chez les adolescents... Des parents racontent : "Le ciel m’est tombé sur la tête..."
"Il ne voit pas du tout qu'on est détruits. Il est devenu égocentrique. Il n’a plus aucune empathie pour nos souffrances. Il n’y a que la sienne qui compte." Pourtant, tout avait commencé de manière presque anodine. Cela fait environ quatre ans que Jacqueline (prénom d’emprunt) voit la consommation excessive de cannabis de son fils bouleverser sa famille. "Il n’a pas été dépendant tout de suite. Il nous a dit qu’il fumait un joint de temps, quand il sortait..." À une époque où nombre de parents ont "tiré sur un pétard" lors d’occasions festives, le cannabis conserve parfois l’image d’une drogue relativement anodine. "On dédramatise, on n’imagine pas que cela peut vraiment devenir une dépendance. À mes yeux, ce n’était pas pire qu’un gamin qui allait boire un verre. Mais quand cela a commencé à s’installer, c’est devenu forcément problématique."
Pour Caroline Grimard, éducatrice spécialisée et référente du service jeunes de l’ASBL Phénix à Namur, l’entrée dans la consommation passe souvent par le groupe. "Dans la majorité des cas, cela démarre de manière, comme les jeunes disent, “assez festive”, de temps en temps. Puis la dépendance s’installe." Le basculement peut se produire lorsque le jeune découvre que le cannabis lui permet d’anesthésier ses émotions. Celui-ci acquiert alors une fonction et risque de prendre progressivement davantage de place. Mais l’éducatrice constate surtout une banalisation de la consommation depuis l’ouverture de son service, en 2015. À l’époque, les familles consultaient souvent dès la découverte des premiers joints. Aujourd’hui, elles sollicitent davantage l’ASBL lorsque la consommation est déjà installée et que d’autres problèmes apparaissent : violence, vols, intervention de la justice ou consommation d’autres produits.
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Pour les parents, cette évolution peut être extrêmement douloureuse. Françoise (prénom d’emprunt) en témoigne. Sa fille, alors mineure, a connu une longue période de harcèlement scolaire, puis une dépression et des troubles alimentaires. "Pour nous, parents, c’est également une descente aux enfers. Voir son enfant se détruire parce qu’il souffre lui-même, sans parvenir à trouver la clé pour s’en sortir, c'est une épreuve extrêmement difficile." Après, sont venues les mauvaises rencontres. "Les sorties, la désinhibition, l’envie de s’évader… et l’engrenage peut aller très vite. L’alcool et le cannabis ont progressivement conduit à des conduites à risque, au décrochage scolaire et à une véritable descente aux enfers. Et malheureusement, cela ne s’est pas arrêté au cannabis. Cette situation dure depuis maintenant une dizaine d’années."
Face au désarroi des familles, Caroline Grimard insiste sur l’importance de préserver le dialogue. "Je pense que la communication et le lien sont les deux mots-clés les plus importants dans une relation avec un ado. Il faut essayer de comprendre pourquoi son enfant a consommé cette drogue, essayer de décoder la fonction qu’a eue ce joint et essayer, avec lui, de trouver les outils pour l’aider à ne plus recommencer." Lorsque le dialogue avec les parents devient impossible, un adulte de confiance peut parfois servir de relais. Des associations spécialisées peuvent également accompagner les familles. Jacqueline a trouvé ce soutien auprès de Phénix. "Il y a deux choses qui aident : voir d’autres parents dans la même situation et quelqu’un d’autre verbaliser des choses que l’on dit parfois soi-même. Trouver des gens qui vivent la même situation que vous, cela m’a vraiment fait du bien."
Françoise a, elle, trouvé un soutien auprès de l’ASBL Trempoline, à Châtelet. "J’ai compris quelque chose d’essentiel au fil du temps : ce n’est que lorsque la personne concernée ressent elle-même le danger, prend conscience de la situation et accepte finalement de demander de l’aide que le véritable travail peut commencer. Elle insiste également sur la place particulière des parents : "Nous devons apprendre à accompagner sans faire à la place, à soutenir sans contrôler, à faire confiance tout en restant vigilants. C’est un équilibre difficile."
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En cas de consommation régulière, la confiance familiale peut rapidement se détériorer. Un ado peut mentir ou manipuler, tandis que ses proches se mettent à douter de ses paroles et de ses actes. "Quelqu’un de votre famille qui vous ment, qui vous vole, c’est terrible. On ne peut plus faire confiance. C’est une trahison", confie Jacqueline. Elle continue pourtant à soutenir son fils, aujourd’hui âgé d’une vingtaine d’années. Sa consommation s’accompagne de pertes de mémoire, d’irritabilité, d’insomnies, etc. "Il perd tout sens de la réalité. Il n’y a plus que cela qui compte. Il n’a plus de joie de vivre, il n’y a plus que : “Quand vais-je fumer le prochain ?” Il n’a plus d’attrait pour ses passions, il ne recherche plus d’autres plaisirs."
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Malgré les rechutes et les périodes de découragement, certaines familles parviennent à sortir de cette spirale. Jeanne (prénom d’emprunt) a été confrontée en 2014 à la consommation de plusieurs drogues par son fils. "Lorsque j’ai découvert que mon fils consommait du cannabis et prenait de la cocaïne, le ciel m’est tombé sur la tête. C’est comme si tout s’écroulait autour de moi. J’étais dans le vide absolu." Après de nombreuses recherches, elle s’est tournée vers l'ASBL Trempoline. "J’ai assisté à une première réunion et je n’ai fait que pleurer. Les témoignages de tous les parents autour de moi étaient très difficiles à entendre. Mais dans ce groupe, je pouvais trouver toute l’aide dont j’avais besoin. Le rétablissement de mon fils pouvait s’envisager si je changeais mon comportement. J’ai appris à lui dire “non” et j’ai surtout appris qu’il n’y avait que lui, et lui seul, qui pouvait arrêter la drogue et se soigner."
Deux ans plus tard, son fils accepte finalement de contacter le centre. Il y entre en août 2017 et achève son parcours fin 2019. Il reprend ensuite des études d’éducateur avant de travailler lui-même chez l'ASBL Trempoline pendant près de trois ans. "Aujourd’hui, il est éducateur dans un centre à Namur. Notre relation est impeccable. Je suis si fière de son parcours..." Pour les familles confrontées à la dépendance, le chemin peut être long, marqué par des avancées comme par des rechutes. Pour les parents, l’enjeu consiste aussi à apprendre à soutenir leur enfant sans faire le chemin à sa place. Et considérer que chaque progrès, même minime, est une étape.
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