Campagne électorale au Nunavik : loin des yeux, loin des urnes
Quand on marche dans les rues de Salluit, aucun arbre ne cache la vue sur l’étroit bras de mer qui borde le village. Le silence du Grand Nord n'est troublé que par le passage de quelques VTT. On est bien loin du tumulte électoral du sud du Québec.
À quelques jours du vote, les affiches électorales sont presque inexistantes. Seul le candidat du Parti conservateur a réussi à en installer une dans le village.

À Salluit, le quotidien des résidents est bien éloigné de la campagne en cours.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Vous venez pour voter?, demande gentiment Diane Mongrain à chaque personne qui entre par hasard dans la mairie du village, transformée temporairement en bureau de vote.
Elle est venue de la région du Saguenay en compagnie de son amie Michèle Laliberté. Les deux retraitées se sont portées volontaires pour tenir le bureau de vote et vivre cette expérience nordique.

Diane Mongrain place quelques affiches à l'extérieur, et en profite pour répondre aux questions des résidents sur le vote.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Elles constatent que, malgré les affiches visibles dans le village, peu de gens se présentent à la mairie avec l’intention de voter.
De ceux qui ont voté, il y en a peut-être 30 %, qui viennent vraiment parce qu'ils savaient qu’il y a un vote. Les autres, on les incite à participer comme on peut, explique Diane Mongrain, fière d’encourager les citoyens à exercer leur droit.

Michèle Laliberté et son amie Diane Mongrain sont venues à Salluit pour s'assurer du bon déroulement du vote.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebe
Élections Québec a pourtant mis les bouchées doubles pour faire connaître les détails entourant le scrutin.
Pour la première fois, un document traduit en inuktitut a été distribué dans les cases postales de la région. Un effort de traduction a aussi été fait pour les communautés cries de l’Eeyou Istchee, un peu plus au sud dans la circonscription d'Ungava.

Le bureau de scrutin a été installé dans la mairie de Salluit.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Toutefois, au terme du vote par anticipation, le constat est frappant : la circonscription d’Ungava enregistre le taux de participation le plus bas de la province, avec à peine 10 %, la moyenne provinciale étant d'environ 25 %.
Cette donnée est à l'image de l'élection provinciale de 2022, où la circonscription d'Ungava s'était placée au dernier rang de la province avec 30 % de participation.
Comme une élection étrangère
En demandant aux passants leur opinion sur la campagne en cours, on a souvent droit à des haussements d’épaules.
Ce désintérêt est nourri par l'impression répandue de ne pas être écouté par la classe politique québécoise.
À l’école secondaire Ikusik de Salluit, l’enseignant en univers social Paul Bolduc tente de renverser la vapeur.
Il anime des ateliers sur la campagne en cours auprès de ses élèves.

Paul Bolduc espère susciter l'intérêt de ses élèves envers la politique provinciale.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Il présente les candidats, les programmes et les valeurs de chaque parti pour sensibiliser ces derniers à l'impact de leur vote. Il prévoit même une simulation d'élection.
Ces jeunes-là, ils ont bien des idées, puis ils veulent changer les choses. C'est une bonne façon de les amener à comprendre comment amener du changement au Nunavik, explique Paul Bolduc.
Au cours de sa présentation, l’enseignant montre des photos de grandes affiches électorales, typiques du sud du Québec.

Paul Bolduc est enseignant en univers social au secondaire à Salluit.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Les élèves s'étonnent et rient devant cette accumulation de visages et de slogans.
Dans le village, il n’y en a pas de pancarte, pas de message. Il y a un petit peu de présence [des candidats] sur Facebook dans la dernière semaine, mais sinon, c'est inexistant, constate l’enseignant.

Les élèves participent à des exercices pour mieux connaître les partis politiques.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Au-delà du faible nombre de pancartes, c'est l'absence quasi totale des candidats sur le terrain qui alimente ce désintérêt.
Seuls le candidat conservateur Marc Damant et la caquiste Amélie Béchard ont été en mesure de visiter au moins une communauté du Nunavik ces dernières semaines.
La majorité des activités de campagne se sont concentrées dans le sud de la circonscription, en Jamésie.
Les candidats ne viennent pas au nord, ils ne parlent pas aux gens. On ne sait pas pour qui on doit voter. On ne connaît pas leurs valeurs, leurs projets, ce qu’ils veulent faire. On ne sait rien. On n'en entend pas parler, souligne Isabelle Alaku, qui enseigne l’inuktitut à l’école secondaire de Salluit.

Isabelle Alaku enseigne l'inuktitut dans sa communauté de Salluit, au Nunavik.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Ce constat démontre la difficulté pour les candidats de rejoindre les communautés Inuit.
C’est un défi de taille, alors que la circonscription s’étend sur plus de 850 000 km2, soit plus de la moitié de la superficie de la province.
Un simple billet aller-retour en avion entre Montréal et le Nunavik peut coûter au-delà de 4000 $, ce qui gruge rapidement un budget de campagne.

Environ 8000 électeurs résident au Nunavik, soit moins de 30 % de l'électorat total de la circonscription d'Ungava.
Photo : Radio-Canada / Colin Roch
Comme plusieurs Nunavimmiut, Isabelle Alaku défend l’idée que le Nunavik mérite sa propre circonscription afin de refléter ses enjeux uniques.
Le territoire n'est pas le même à Chibougamau qu’ici à Salluit. Même chose pour Eeyou Istchee, ils ont des besoins différents, un développement économique différent. On n’est pas du tout pareils, explique-t-elle, en soulignant par exemple les problèmes d’accès à l’eau dans les communautés inuit.

À Salluit, l'arrivée de l'automne se fait sentir, alors que les broussailles passent de vert vif à orange brûlée.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
La mairesse du village, Maggie Saviadjuk, donne son point de vue sur l’importance de mettre de l’avant les enjeux du Nunavik, parce qu'ils sont importants.
Nous devons donner une voix aux Inuit, parler de nos besoins et de nos inquiétudes, explique la mairesse.

La mairesse ne croit pas que les partis ont à cœur les enjeux des communautés du Nunavik.
Photo : Radio-Canada / Félix Lebel
Maggie Saviadjuk se désole de voir que le taux de participation est le plus bas de la province et espère que la plus jeune génération participera plus tard à cet exercice démocratique important.
La leader croit toutefois que la classe politique devra faire le premier pas.
Ils doivent s’intéresser au Nord, pour qu’on s’intéresse à eux en retour, conclut-elle.