"Ça peut commencer dès demain matin" : pour le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, les 'réfugiés climatiques' ne sont plus un scénario lointain
Climatologue, professeur émérite à l'UCLouvain, Jean-Pascal van Ypersele a été vice-président du GIEC, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations unies, de 2008 à 2015. Il y a dix ans, il fondait la Plateforme wallonne pour le GIEC ; sa prochaine lettre d'information sera d'ailleurs consacrée aux effets de la canicule sur la santé. Sans doute le climatologue le plus éminent du pays, il est aussi de ceux qui ne mâchent plus leurs mots.
La Belgique est-elle prête à faire face à des feux de forêt ? "Oui", affirment les autorités", "Non", répond le président des pompiersNous l'avons interrogé alors que les incendies ravagent la France et l'Espagne, plus de 300 000 évacués cette semaine, un record de surfaces brûlées en France qui dépasse déjà celui de 2022. Mais c'est sur un autre front, plus proche, que son constat est le plus tranchant : la surmortalité liée à la canicule de juin en Belgique.
"Prétendre que la Belgique est à l'abri, ce serait se mettre la tête dans le sable", lance-t-il d'emblée. Son argument tient en un chiffre : en 2003, la canicule avait fait 1200 morts dans le pays. Vingt ans plus tard, en juin 2026, une vague de chaleur de même ampleur en a fait près de 2000, presque le double. "Personne, au pouvoir, n'a dit : plus jamais ça."
guillementToutes les projections climatiques depuis trente ans montrent la même chose : le climat se réchauffe, le bassin méditerranéen s'assèche, le nord de l'Europe s'humidifie"
Sa frustration ne date pas d'hier. "Le premier rapport du GIEC date de 1990. Cela fait trente-six ans, et il prévoyait déjà une augmentation des températures extrêmes à l'échelle mondiale. Le GIEC l'a répété des centaines de fois, les scientifiques du monde entier des milliers de fois : il faut mieux se préparer et réduire à zéro nos émissions de gaz à effet de serre le plus vite possible. Les responsables politiques ne peuvent pas prétendre qu'ils n'étaient pas au courant."
Les people face aux incendies qui touchent le Cap-Ferret : "Je pense à toutes les personnes qui, comme moi, ont dû évacuer leur maison"Pour lui, les gouvernements belges successifs, faute d'avoir agi sur l'atténuation comme sur l'adaptation, portent une responsabilité directe dans ce bilan. "Ils ont du sang sur les mains", affirme-t-il.
Le gouvernement fédéral, et le Premier ministre Bart De Wever en particulier, n'ont quasiment pas communiqué sur la surmortalité liée à la canicule de juin. Comment interprétez-vous ce silence ?
"Il n'y a même eu aucune communication officielle sur le sujet, et aucune action transversale. Le seul message, c'est de dire aux gens de rester à l'ombre et de protéger les personnes âgées. Ce n'est pas ça, des mesures fortes au niveau fédéral. On ne peut pas dire qu'on prend la mesure de l'urgence si on ne fait rien de concret. La vraie question, c'est : que fait-on pour investir dans la prévention, végétaliser les villes, adapter les bâtiments pour qu'ils ne deviennent pas des fournaises l'été et des passoires thermiques l'hiver ? C'est un travail énorme, et il n'a pas commencé. La sécurité, ce n'est pas seulement des bombes et des drones. C'est aussi s'assurer qu'il n'y ait plus jamais autant de morts pendant une canicule."
Faut-il s'apprêter à accueillir des milliers, voire des millions de personnes fuyant le dérèglement climatique, notamment vers le nord de l'Europe ?
"Le changement climatique contribue déjà à des déplacements de population, un peu partout, à la suite d'inondations, de sécheresses, de vagues de chaleur, de cyclones. Mais le climat n'est presque jamais la seule cause. Il y a très souvent une combinaison de facteurs : pauvreté, mauvaise gouvernance, autorités locales ou nationales qui n'ont pas pris les mesures nécessaires pour protéger la population, parfois des conflits liés à l'accès à la terre ou à l'eau. Le climat vient s'ajouter à tout ça, c'est un amplificateur, la goutte qui fait déborder le vase. Et jusqu'à présent, dans le monde, en Afrique notamment, ce sont surtout des migrations à l'intérieur des pays, pas vers l'Europe."
Des avions de lutte contre les incendies grecs déployés sur les feux en EspagneLe terme "réfugié climatique" n'a toujours pas de statut juridique international. Vocabulaire ou politique ?
"À partir du moment où le climat n'est qu'un facteur parmi d'autres qui pousse à migrer, coller l'étiquette "climatique" à des personnes qui ont peut-être aussi d'autres raisons de partir, est-ce vraiment approprié ? L'absence de définition officielle, que ce soit au GIEC ou aux Nations unies, tient surtout au fait que les facteurs sont multiples."
Qu'est-ce qui différencie un déplacement climatique d'un déplacement lié à la pauvreté ou à un conflit ? Ou ces causes sont-elles de plus en plus enchevêtrées ?
"Ces causes sont de plus en plus enchevêtrées, c'est très clair. Sécheresses, inondations, cyclones : ce sont rarement des facteurs isolés. On a tendance à parler de "migration climatique" alors que la première raison, souvent moins visible, c'est la pauvreté, l'absence d'emploi, l'absence de perspective économique.
Lieux de vacances évacués, séjours annulés: voici ce que les Belges risquent de perdre sur leurs vacances à cause des incendies en GirondeLa plupart des gens nés quelque part veulent y rester, ils ont leur famille, leur culture, leur environnement. Quitter l'endroit où l'on est né est une décision très difficile, rarement prise pour la seule raison climatique. Il y a un point important que le dernier rapport du GIEC souligne : les populations les plus vulnérables ne migrent pas forcément. Migrer demande des moyens, pour se déplacer, pour se réinstaller ailleurs. Résultat : ce sont souvent les plus vulnérables qui restent piégés sur des territoires de plus en plus difficiles à vivre."
Il faut s'attendre à des vagues migratoires dans d'autres zones, pas seulement dans les pays pauvres, mais aussi en Europe. Ces migrations peuvent être temporaires ou plus durables. Il y a aussi un effet sur le tourisme, qui est une forme de migration. Il y a quelques années, dans un rapport commandé par Greenpeace, j'avais imaginé des touristes partant en Norvège chercher la fraîcheur, je l'avais écrit il y a plus de vingt ans. Aujourd'hui, les agences de voyage constatent un regain d'intérêt pour les destinations nordiques, justement pour la fraîcheur. Mais ça ne veut pas dire qu'on va vers des régions épargnées par le climat : il y a eu récemment des incendies de forêt en Suède. La Scandinavie aussi est touchée."
On associe souvent les réfugiés climatiques à des pays lointains et pauvres. Pourquoi insistez-vous sur le fait que le niveau de vie ne protège pas de ce risque ?
"Prenez la Californie : des villas à dix millions de dollars, brûlées comme les autres. On peut penser être à l'abri parce qu'on est riche, mais une maison à un million de dollars ne protège de rien face au changement climatique. C'est une illusion de croire que les plus favorisés sont à l'abri. Certains sont évidemment plus exposés que d'autres, mais tout le monde est concerné. Et on parle trop peu, ces derniers temps, d'un effet indirect : la pollution de l'air, les particules fines, et leur impact sur la santé."
Les incendies libèrent un cocktail très toxique capable de voyager sur des centaines de kilomètres : ces fumées peuvent-elles atteindre la Belgique ?À quelle échelle de temps et de nombre faut-il s'attendre, pas à l'horizon 2050, mais dans les cinq à dix prochaines années, en Europe même ?
"On ne peut pas donner de chiffres qui tiennent la route, c'est très difficile à estimer. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il y aura des populations incitées à quitter des régions où les incendies et les sécheresses se répètent, tout autour du bassin méditerranéen. C'est assez probable dans les années qui viennent.
Toutes les projections climatiques depuis trente ans montrent la même chose : le climat se réchauffe, le bassin méditerranéen s'assèche, le nord de l'Europe s'humidifie. Il pleut de moins en moins dans le sud, de plus en plus dans le nord. Les conditions pour mener une agriculture, exploiter une forêt, faire du tourisme, préserver des réserves naturelles vont devenir plus rares dans le sud de l'Europe et le nord de l'Afrique. Forcément, les gens en auront assez et voudront remonter vers le nord, qu'ils soient européens ou nord-africains. Combien ? Très difficile à dire, et parler de millions serait hasardeux. Mais qu'il y ait des migrations à venir dans les années qui viennent, ça, c'est certain."
Vous dites que ça peut commencer "dès demain matin", que voulez-vous dire concrètement ?
"Ce n'est même pas une question d'années. Les gens qui ont tout perdu en Gironde ou en Espagne cette semaine n'auront pas forcément envie de reconstruire leur vie et leur activité économique là où ils ont tout perdu. Les migrations climatiques peuvent commencer à petite échelle dès demain matin."
Feux de forêt - Le Portugal également touché par plusieurs incendies dans le nord et le centreNotre pays a-t-il seulement commencé à réfléchir à ce que signifierait, structurellement, accueillir des déplacés climatiques, ou en produire lui-même à petite échelle (zones inondables, littoral) ?
"On ne sait pas combien de réfugiés climatiques penseraient venir vivre en Belgique, mille, dix mille ? Je n'en sais rien. Il est possible qu'on voie une vague chez nous, mais ce n'est pas la priorité la plus urgente.
Ce qui compte, c'est plus général : si on accroît la capacité de résilience de la Belgique, on contribue du même coup à la rendre capable d'accueillir des populations qui auraient des problèmes ailleurs, d'origine climatique ou non. Il y a des mesures à prendre qui peuvent avoir un effet positif dans plusieurs domaines à la fois, y compris économique. Il faut chercher un maximum de synergies entre les mesures de réduction des émissions et les mesures d'adaptation : ce n'est ni infaisable, ni impayable, et ça peut même renforcer l'économie. Il faut chercher les mesures "gagnant-gagnant"."
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.