« Ça arrive une fois par génération, on ne pouvait pas manquer ça » : Léon XIV, la France gagnée par l’état de grâce

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La France est la cinquième destination hors de l’Italie de Léon XIV depuis son élection au Saint-Siège, le 8 mai 2025. Ici, place Saint-Pierre, au Vatican, le 26 juin.

© Stefano Spaziani / DPA / N/C

Arthur Herlin 16/09/2026 à 19:49, Mis à jour le 16/09/2026 à 19:50

Paris, Lourdes et Metz du 25 au 28 septembre : les trois étapes du Souverain Pontife soulèvent un élan d’enthousiasme et de ferveur inédit.

Dans la loge des bénédictions du palais apostolique, chacun a pris place, avec son fauteuil et sa file d’admirateurs, dont la longueur vaut pour indice de popularité. En ce mois de septembre 2023, ­François vient de créer une vingtaine de cardinaux. Pensif, en retrait, l’un d’entre eux est seul. Robert Francis Prevost, 68 ans, patiente sagement debout, mains jointes, à quelques mètres de la grande baie vitrée d’où les papes se présentent au monde. L’Américain vient d’être appelé à Rome par ­François pour diriger le Dicastère pour les évêques, l’office chargé de les nommer. Poste considérable, notoriété nulle. Ce jour-là, personne ne se presse encore pour aller le féliciter, et cela n’a pas l’air de le déranger. Nous nous approchons. Il affiche aussitôt un sourire doux, quelques tics du visage, qu’on constate encore aujourd’hui chaque fois que la fatigue le rattrape. En français, nous le questionnons sur l’origine de son patronyme. Il comprend mais préfère répondre en anglais, avouant savoir peu de choses de ses ascendances françaises. Puis il tend l’image pieuse imprimée pour sa création cardinalice représentant la Mère du Bon Conseil, dévotion qui lui est chère. Au verso, son nom, son blason, et une phrase de François qui résonne comme un programme : « La transformation du cœur et la réforme de l’Église seront toujours une clé missionnaire. »​

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Presque vingt mois plus tard, le 8 mai 2025, l’inconnu d’hier se tient de nouveau près de cette fameuse baie vitrée. Pour la franchir, cette fois, tout habillé de blanc. Léon XIV devient le premier pape américain de l’histoire. Dans quelques jours, le 25 ­septembre à 10 heures, il posera le pied sur le tarmac d’Orly. Dans ce pays que ses aïeux ont un jour quitté, et qu’il s’apprête à découvrir, il est attendu par des centaines de milliers de ­Français. Une ferveur sans commune mesure avec celle, plus modérée, suscitée dix-huit ans plus tôt par la venue de Benoît XVI. Jean-Paul II lui-même, pour son premier séjour en France, en 1980, deux ans après son élection, n’avait pas autant rassemblé : ils étaient 350 000 à assister à sa messe au Bourget, ils seront plus de 500 000 à la Concorde et sur les Champs-­Élysées pour celle de Léon XIV. Face à la demande, une autre avenue pourrait être ouverte au public. Au Stade de France, les 80 000 places pour la veillée de prière avec les jeunes se sont envolées en moins d’une heure. À Lourdes, les inscriptions ont été closes en à peine trois semaines : 150 000 personnes attendues, quinze fois plus que lors d’une journée ordinaire. ​« Ça arrive une fois par génération, on ne pouvait pas manquer ça », s’enthousiasme Antoine, 30 ans, qui montera à Paris depuis Le Puy-en-Velay avec un duo d’amis rencontrés dans sa paroisse. Pour comprendre les raisons de cet engouement, il faut se pencher du côté de la jeunesse catholique, et plus largement d’une génération en quête de repères. Thibault Pfeffer, qui organise la soirée de prière des influenceurs catholiques à la veille de l’arrivée du Pape, y voit les conséquences du Jubilé célébré l’été dernier à Rome. « Il s’est passé quelque chose là-bas, analyse-t-il. Vingt et un mille jeunes Français sont allés voir le Pape tout juste élu. Beaucoup sont aujourd’hui responsables d’aumôneries, et ce sont eux qui ont mobilisé. »​

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Près d’un million de personnes en tout sont attendues tout au long de son séjour. Un succès qui dépasse de loin les espoirs des évêques français. Ici, place Saint-Pierre, le 9 septembre.

N/C / © Eric Vandeville/ ABACAPRESS.COM

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Créé cardinal par François le 30 septembre 2023, il devient éligible à la tête de l’Église. Il sera élu Pape parmi les 135 cardinaux du conclave en mai 2025.

N/C / © L. Antonelli/ Avalon/MaxPPP

En 2026, plus de 21 000 adultes et adolescents français ont été baptisés. Cinq fois plus qu’il y a cinq ans

La France, son prédécesseur l’avait tout bonnement boudée. Si François est venu à trois reprises – Strasbourg en 2014, ­Marseille en 2023, Ajaccio l’année suivante –, c’était dans le cadre d’événements spéciaux, jamais pour une véritable visite d’État. Symbole éloquent : convié à la réouverture de Notre-Dame en décembre 2024, le souverain pontife avait décliné, préférant le maquis corse à l’aréopage mondain venu célébrer la cathédrale ressuscitée. Léon XIV, lui, a pris le chemin inverse. Dès sa première rencontre avec l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, il confiait son désir de se rendre à Notre-Dame. « Léon XIV complète ce que François n’a pas fait », résume ­Véronique Lecaros, enseignante à Lima et autrice de « Léon XIV. Portrait d’un pape péruvien ». Le Liban, le Cameroun, l’Angola, ­l’Algérie, la France : en un peu plus d’un an de pontificat, le Saint-Père a méthodiquement rempli la carte des absences de son prédécesseur.​

« On peut avoir l’impression qu’il ne fait rien, mais c’est un homme qui avance à petits pas », souligne sa biographe. Ceux-ci le guident aujourd’hui vers le pays le plus déchristianisé ­d’Europe. Voilà en effet cinquante ans que la fille aînée de l’Église voit sa foi se déliter. En 1965, huit Français sur dix se disaient catholiques ; ils n’étaient en 2020 qu’une minorité, à peine 29 % des 18-59 ans selon l’Insee, quand 51 % se déclarent sans religion. Et parmi ceux qui se disent catholiques, 8 % seulement poussent régulièrement la porte d’une église. Mais depuis une poignée d’années, un regain de ferveur est observé, ténu mais manifeste, qui n’a pas échappé à Rome. Le nombre de catéchumènes, les aspirants au baptême, ne cesse de croître. En 2026, plus de 21 000 adultes et adolescents français ont reçu le premier sacrement. Cinq fois plus qu’il y a cinq ans. Chiara, 16 ans, est de cette génération. Née dans une famille athée, elle s’est convertie « toute seule », comme elle dit, et a demandé le baptême à 10 ans. Membre de la maîtrise de Notre-Dame, elle chantera devant Léon XIV dans la cathédrale, le 25 septembre. « Quand on a appris sa venue, on a tous été très excités, y compris mes amis non croyants, témoigne la jeune soprane. Je ne vivrai cela qu’une seule fois ! » À l’Américaine Élise Ann Allen, seule journaliste à avoir mené une série de longs entretiens avec le Pape depuis son élection, il confiait à propos des jeunes Français : « Ils viennent à l’Église parce qu’ils ont compris que leur vie était vide, et redécouvrent ce qu’elle peut offrir. » « Fort de cette nouvelle dynamique, votre pays pourrait être porteur d’espérance pour tout le continent », analyse la confidente. Mathilde, trentenaire et mère de famille, confirme : « La perte de sens, c’est le mal du siècle. Avec les crises à répétition, les gens ont besoin de se rattacher à une spiritualité authentique. » Antoine, le fidèle du Puy-en-Velay, fait partie de ces nouveaux convertis. Il raconte : « Je traversais une période noire, et si je n’avais pas rencontré le Christ, je ne serais pas là pour en parler aujourd’hui. Il n’y avait plus rien dans ma vie. » Même vertige chez Fiona, 23 ans, psychologue clinicienne baptisée l’an dernier, qui poussa un jour la porte de la basilique du Sacré-Cœur pour demander de l’aide. « J’ai demandé à Dieu de m’apaiser, se souvient-elle. En sortant, je l’ai ressenti aussitôt : d’un coup, j’ai arrêté de cogiter. »​​

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Première visite d’un souverain pontife à Monaco le 28 mars. Un geste de bénédiction avant le retour à Rome.

N/C / © Dominique Jacovides/Pool/ABACAPRESS.COM

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L’évêque de Tarbes et de Lourdes, Mgr Micas, devant la grotte de Massabielle, sanctuaire mondialement connu, où le Pape se rendra le 26 septembre.

N/C / © Nathan Laine

Pour beaucoup de Français, le discret Léon XIV reste encore une énigme. Mieux que des chapelets de discours, un récent épisode a cependant éclairé le personnage. En avril, alors que le président américain l’étrillait publiquement en clamant « ne pas être un grand fan du pape Léon », ce dernier répliquait de son ­éternelle voix posée : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Évangile. » La passe d’armes entre les deux ­Américains les plus puissants de la planète a permis d’asseoir l’autorité papale. Et peut-être même de gagner des âmes… « Il nous a bluffés, reconnaît Mathilde. Pour le reste, nous ne le connaissons pas encore suffisamment, mais il faut savoir recevoir ! »

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Et puis il y a ces fameuses origines qui, si minces soient-elles, concourent à une forme de fierté patriotique : ce pape est aussi (un peu) français. Probablement le premier pape contemporain descendant d’esclaves – certains de ses ancêtres sont consignés comme mulâtres dans les registres de Louisiane –, il a pêle-mêle du côté maternel des racines espagnoles, françaises et haïtiennes. Du côté paternel, l’ascendance a emprunté des chemins de traverse. Le grand-père dont il tient son nom était en réalité sicilien et s’appelait Salvatore Riggitano. Débarqué aux États-Unis en 1904, cet homme déjà marié mais sans enfants s’éprend de Suzanne Fontaine, une fille du Havre, émigrée elle aussi. Elle devient sa maîtresse et lui donne deux fils. Pour leur donner un nom, et éviter d’éventuelles poursuites pour adultère, il maquille son état civil et choisit le patronyme de la mère de Suzanne : Prévost. Officier de l’US Navy, Louis Marius, leur fils cadet, père du futur Léon XIV, débarquera en Normandie, terre de ses aïeules, en juin 1944.​

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Trente ans plus tard, il est le prieur général de son ordre et a toute la confiance du pape François. Le 28 août 2013, à Rome.

N/C / © Polaris/Starface

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Ordonné prêtre de l’ordre de Saint-Augustin en 1982, Robert Francis Prevost a rencontré plusieurs fois Jean-Paul II. Ici, au milieu des années 1980.

N/C / © Reuters

Petit-enfant du péché, Robert Prevost aura eu le temps de connaître sa grand-mère havraise, morte en 1979. Mais il n’est venu que très peu de fois en France : deux fois à Lourdes à 19 et 29 ans, et à Paris en tant que prieur général de l’ordre de Saint-Augustin. La France, l’ancien préfet du Dicastère pour les évêques la connaît cependant à travers ses diocèses et le nom de ceux amenés à les diriger, puisqu’il en instruisait les candidatures. Sous peu, il désignera les nouvelles figures de l’Église française, les archevêchés de Paris, de Bordeaux et de Toulouse étant bientôt vacants. En attendant, il a déjà choisi un Français, ­Thibault Verny, archevêque de Chambéry, pour piloter au Vatican le délicat dossier des abus sexuels. Et il s’appuie sur la loyauté et la sagacité d’un autre de nos compatriotes, le précieux cardinal Christophe Pierre. Tous deux se sont connus aux États-Unis quand Pierre, nonce à ­Washington de 2016 à mars 2026, a été chargé par François d’assouplir un épiscopat américain très conservateur. Retraité à Rome, il conseille à présent le Pape sur la Maison-Blanche et, ces dernières semaines, sur la France. Au lendemain de l’élection de Léon XIV, le cardinal breton nous brossait le portrait d’un homme « sympathique mais réservé, simple, qui a vécu dans la pampa dans des conditions parfois difficiles ». Avant de préciser : « Ce n’est pas un clone de ­François, ne serait-ce que dans la façon dont il s’est approprié les attributs de sa charge. »

« Pour lui, la France signifie beaucoup, il a toujours aimé ce grand et beau pays », confie à Paris Match son plus vieil ami, le père Alejandro Moral Anton, son intime depuis quarante ans. « Grâce au rayonnement international de votre pays, il sait que son message pourra parvenir à tous. » Une parole et un programme ramassés en une phrase de l’Évangile : « Pour que le monde ait la vie », que Léon XIV déploiera pendant ses quatre jours de visite à Paris, Lourdes et Metz. Il a réclamé lui-même cette dernière étape, sur la terre où repose Robert Schuman, père fondateur de ­l’Europe, que l’Église a déclaré « vénérable » en 2021. « Il est intéressant qu’il ait voulu aborder la question européenne non à Strasbourg ou à Bruxelles, mais à Metz, une ville qui fut au cœur du conflit et de la réconciliation franco-allemande », relève Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, dont la mère fut la collaboratrice de Schuman. « Notre époque surpolarisée a besoin de sa paisible fermeté. » En Moselle, Emmanuel Macron entend convier plusieurs chefs d’État, Volodymyr Zelensky en tête. Trump fait évidemment partie des invités. « Et si le président américain devait manquer à l’appel, le message n’en serait que plus fort », estime Elise Allen.

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En selle pour faire œuvre de missionnaire dans les coins reculés de la région de Lambayeque, au Pérou, où il a été nommé évêque en 2014.

N/C / © DR

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Léon XIV (à dr.) déjeune avec des personnes démunies dans les jardins de Castel Gondolfo, résidence d’été des papes, près de Rome. Le 11 juillet.

N/C / © DPA/ABACA

Aide active à mourir, inscription de l’avortement dans la Constitution… à Lourdes, Léon XIV pourrait aborder ces divergences entre la France et le Saint-Siège

À Lourdes, sanctuaire des corps souffrants et des vies fragiles, il pourrait aborder une autre divergence entre la France et le Saint-Siège : celle de la dignité de la vie, de sa conception à sa fin, alors que le pays vient de légaliser l’aide active à mourir et d’inscrire l’avortement dans la Constitution. Léon XIV s’oppose aux deux. Mais il sait toucher ces sujets avec subtilité, « sans jamais se perdre dans la polémique », analyse ­Véronique ­Lecaros. Une autre blessure l’attend, plus sourde : celle des violences sexuelles dans l’Église, tandis que le ­sanctuaire aura recouvert, pour l’occasion, les mosaïques qui ornent la basilique du Rosaire et qui sont l’œuvre de Marko Rupnik, accusé de violences et d’abus sur plusieurs dizaines de personnes. Le ­Souverain Pontife recevra en privé sept victimes de violences physiques et sexuelles dans l’Église, choisies par les évêques sur une quarantaine de demandes. Parmi elles, un seul ancien de ­Bétharram, cet internat catholique béarnais devenu scandale national : Jean-Marie Delbos, 80 ans, premier à avoir médiatisé son calvaire devant les évêques dès 2021. Il viendra porter une revendication, la dissolution de la congrégation qui tenait l’établissement, mais refuse tout mandat collectif. « Je ne serai le porte-parole de personne », prévient-il. Un choix de format, l’entretien intime plutôt que la parole collective, que plusieurs associations de victimes regrettent déjà.

La veillée pour les jeunes du Stade de France sera sans conteste un autre moment fort du séjour. Celui qui l’accueillera ce soir-là, Mgr Étienne Guillet, évêque de Saint-Denis, attend un geste de rassemblement. « Je souffre de voir notre pays si sévèrement polarisé, confie-t-il. Si des jeunes et des adultes se retrouvent pour un moment de communion, nous n’aurons pas perdu notre temps. Le Pape aura été à sa place, celle de ­rassembler et de tirer vers le haut. Pour les croyants, vers le Christ. Pour ceux qui ne le sont pas, vers le meilleur d’eux-mêmes. » Mais c’est sur la place de la Concorde qu’il s’adressera le plus directement aux ­Français. Que dit un pape à plus d’un ­demi-million de personnes attendues, croyantes ou curieuses, réunies jusqu’à la place de l’Étoile ? « Ses homélies sont très spirituelles, mais avec un sous-texte pour la vie quotidienne, répond Elise Allen. Sa ­première audience après l’élection portait sur le Bon Samaritain et la compassion. Il expliquait qu’avant d’être appelés à être croyants, nous sommes appelés à être humains. » Un appel à cultiver l’unité et notre part d’humanité face aux défis contemporains, qu’il fera résonner sur le sol de France.