REPORTAGE. "C'est une bouée de sauvetage face à la sécheresse" : dans les Pyrénées-Orientales, les eaux usées des touristes irriguent les vergers des agriculteurs
Climat
Environnement
Article rédigé par Robin Prudent - envoyé spécial dans les Pyrénées-Orientales
France Télévisions
Publié le 02/08/2026 07:00
Temps de lecture : 4min
Notre série "En toute sobriété" met en avant des solutions locales pour réduire nos consommations et agir face à l'urgence climatique. Dans cet épisode, une communauté de communes a mis en place une installation de traitement de l'eau pour recycler cette ressource de plus en plus précieuse.
Sous les feuilles vertes des pêchers, les fruits bien rouges n'attendent que d'être ramassés. "Cette année, elles sont belles !", se félicite Baptiste Cribeillet, en passant en revue ses arbres bien alignés. Pourtant, cela fait plus d'un mois qu'il n'a pas plu dans le Roussillon, en cette fin du mois de juillet. La station météo de Perpignan-Rivesaltes a mesuré 0,0 mm de précipitations en 49 jours. Un record depuis sa mise en route, en 1901. Et malgré un hiver pluvieux, des restrictions d'eau ont dû, une nouvelle fois, être mises en place par la préfecture.
Une menace qui n'effraie plus l'arboriculteur. Son système de goutte-à-goutte installé dans les années 1990 par ses parents et ses grands-parents est désormais alimenté par deux sources distinctes : le Tech, un fleuve côtier, et la station d'épuration d'Argelès-sur-Mer. En juin dernier, la station balnéaire a inauguré la plus grande installation de réutilisation des eaux usées de France pour l’irrigation agricole. Une "bouée de sauvetage face à la sécheresse" pour Baptiste Cribeillet, devenue indispensable pour arroser les vergers du Roussillon, en toute sobriété.
Dans les Pyrénées-Orientales, l'urgence climatique s'est révélée brutalement. "En 2015, quand j'ai repris l'exploitation, on ne parlait pas de sécheresse, ni de restriction d'eau", se remémore le trentenaire. Mais l'été 2022 a fait basculer toute la région dans le monde d'après. Depuis cette date, des sécheresses à répétition se sont installées durablement, privant les agriculteurs de la ressource essentielle à leur survie.

En 2023 et 2024, la préfecture a ainsi réduit drastiquement les prélèvements autorisés dans le Tech. "On a eu des années très difficiles", souffle l'agriculteur bio. "Certaines variétés de fruits ont perdu en qualité et les arbres ne se sont pas développés comme prévu, ça a joué sur les quantités les années suivantes", explique-t-il, en scrutant ses plateaux de pêches et nectarines. D'autres agriculteurs ont failli tout abandonner.
"On est passé très près de la catastrophe à cause de la sécheresse."
Baptiste Cribeillet, arboriculteur
à franceinfo
Un choc pour la région, dont l'activité économique repose essentiellement sur l'agriculture et le tourisme – tous deux grands consommateurs d'eau durant l'été. Alors, pour tenter de sortir la tête de l'eau, agriculteurs, élus et gestionnaires de la ressource se sont mis autour de la table.
L'idée de départ paraît toute simple : réutiliser les eaux usées, qui explosent pendant la saison touristique, pour irriguer les surfaces agricoles, qui en manquent cruellement à la même période. Une étude est lancée par la communauté de communes Albères-Côte Vermeille-Illibéris dès 2021 pour en évaluer la faisabilité.
"Nous, on a de l'eau, beaucoup d'eau", lance Marion Galaup, directrice de la régie des eaux, face aux grands bassins circulaires de la station d'épuration d'Argelès-sur-Mer. "L'été, la population passe de 10 000 à 80 000 habitants et la consommation en eau est multipliée par trois ou quatre", explique-t-elle. Alors, "on a cherché les usagers qui pouvaient être intéressés par cette ressource".
Les agriculteurs se montrent rapidement intrigués… mais posent leurs conditions d'emblée. "Il fallait arriver à nous fournir de l'eau sûre, sans restriction, et à un prix abordable", relate Baptiste Cribeillet, habitué aux négociations musclées avec les autorités sur ce sujet. Pour parvenir à résoudre cette équation, les élus de la collectivité prennent leurs bâtons de pèlerins et toquent à toutes les portes pour tenter de trouver des fonds.
A la fin de l'année 2023, et malgré les sécheresses qui se multiplient, le projet est au point mort. "On s'est dit : 'On abandonne'", se remémore Marion Galaup. Impossible de boucler un tour de table suffisant pour financer 80% des 13 millions d'euros nécessaires à cette installation unique en France. Mais au printemps 2024, retournement de situation : le projet est sélectionné dans le grand plan eau lancé par l'Etat pour faire face aux sécheresses qui se multiplient sur le territoire, et tout particulièrement dans les Pyrénées-Orientales. "On a eu toutes les autorisations en quatre mois, un record !" se félicite Marion Galaup.
"S'il n'y avait pas eu cette sécheresse, le projet ne serait pas sorti de terre."
Marion Galaup, directrice de la régie des eaux
à franceinfo
Moins de deux ans plus tard, les grandes cuves en inox de l'unité de traitement de l'eau trônent à côté des bassins de la station d'épuration. "Avant, les eaux usées allaient en mer après leur traitement, maintenant elles retournent en terre", explique la directrice de la régie des eaux. Entre-temps, la précieuse ressource passe à travers les très fines membranes développées par Veolia pour garantir un niveau bactériologique suffisant pour l'agriculture.
Au total, jusqu’à 1,3 million de mètres cubes d’eau usée est ainsi traitée sur les six mois d'exploitation, d'avril à septembre, soit l’équivalent du quart des prélèvements annuels d'eau potable du territoire. De quoi irriguer 650 hectares de terres agricoles, à un prix compétitif : 20 centimes par mètre cube – dix fois moins que l'eau potable. "C'est une sécurité pour plusieurs décennies", souffle Baptiste Cribeillet, qui a signé un engagement pour les quarante années à venir.
Un système "gagnant-gagnant" qui doit tout de même compter sur des investissements publics massifs et qui ne peut pas être répliqué sur tous les territoires. "Ce serait une aberration de mettre ça en place partout", reconnaît sans détour Marion Galaup. "Sur le littoral, l'eau était perdue en mer, alors qu'ailleurs, elle doit retourner dans les rivières", détaille-t-elle, en évoquant le cycle de l'eau. L'augmentation de la population en période estivale permet également de traiter un volume suffisant pour atteindre un prix d'équilibre proche des 20 centimes.
D'autres collectivités littorales se sont déjà montrées intéressées. "Même La Réunion nous a contactés !" se félicite Marion Galaup, qui ne cache pas sa satisfaction d'avoir mené ce projet à terme, en évitant les oppositions qui minent habituellement les relations avec les agriculteurs en période de sécheresse. "Le tourisme et l'agriculture peuvent être en conflit sur l'eau. Ici, on les a réunis."
L’œil de l’experte
L'analyse deJulie Mendret
chercheuse dans le traitement de l’eau, maîtresse de conférences à l’université de Montpellier
"Cette solution me paraît particulièrement pertinente dans une région où le stress hydrique est très marqué, avec des restrictions d’usage pour les agriculteurs, et où les eaux usées traitées sont rejetées directement en mer. Dans cette configuration, leur réutilisation permet de valoriser une ressource qui ne pouvait plus être mobilisée. Ailleurs, la situation doit être étudiée au cas par cas, car les rejets des stations d’épuration contribuent parfois au soutien d’étiage, c’est-à-dire au maintien d’un débit minimal dans les cours d’eau.
Il faut également éviter tout effet rebond : la réutilisation des eaux usées traitées ne doit pas être perçue comme une nouvelle ressource permettant de consommer davantage. Elle doit avant tout se substituer à des prélèvements dans le milieu naturel, tout en s’inscrivant dans une hiérarchisation des usages.
Enfin, la réutilisation des eaux usées traitées ne constitue qu’un levier parmi d’autres. Elle doit s’inscrire dans une stratégie globale associant des économies d’eau, la réduction des fuites sur les réseaux, l’adaptation des cultures au changement climatique et une gestion durable de la ressource."
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