“Barbe Bleue, contre-enquête”, une relecture féministe nécessaire du conte de Perrault | Les Inrocks

Dans une relecture féministe du célèbre conte de Perrault, “Barbe Bleue”, Jennifer Tamas identifie le modèle structurel du mari monstrueux qui habite toujours notre présent, de Pelicot à Epstein.

L’histoire terrifiante de Barbe Bleue a rythmé l’enfance de générations successives, biberonnées au conte de Perrault, écrit en 1695 : une histoire courte et limpide, où la figure de l’époux monstrueux, abusif et finalement sacrifié, ouvre une réflexion sur le danger de la curiosité mal placée et sur le cauchemar conjugal. Tout paraît limpide dans ce conte classique. “Pourtant, rien n’est aussi opaque que ce conte”, observe Jennifer Tamas dans son essai Barbe Bleue, contre-enquête, ce qui fait trembler les hommes (Seuil).

L’hypothèse que développe ici l’autrice de Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024) tient à l’idée que l’affaire Barbe Bleue n’est pas “une affaire classée”. Elle agite notre présent, elle s’y loge, comme si la logique morbide de la domination masculine trouvait dès la fin du XVe siècle, dans la grande littérature classique, la matière radioactive de son épopée infinie, sous l’apparence anodine d’un conte pour enfants. Son essai vient ainsi enrichir un corpus de recherches universitaires qui invitent aujourd’hui à reconsidérer le legs d’une culture du féminicide tissée d’œuvres littéraires qui “esthétisent les meurtres des femmes au point de les rendre invisibles”.

La “banalité du mâle

Partant de la conviction qu’une fiction traduit une part de nos imaginaires, l’autrice dit avoir voulu interroger les énigmes du texte de Perrault “comme un médecin légiste se livre à l’autopsie d’un corps pour le faire parler”. Le conte expose les fondements du couple, estime Jennifer Tamas : “le mariage comme institution de capture, la clef comme figure du secret, la mort comme prix de la liberté”. 

Du procès Pelicot aux “Epstein Files” (Epstein ne gardait-il pas chez lui une pièce secrète destinée aux supplices des victimes ?),notre actualité réactive de fait le mythe, plus maudit que juvénile, de Barbe Bleue, figure qui “nous aide ainsi à comprendre ce qui fait trembler ces hommes jusqu’à les rendre furieusement criminels”. Car loin d’être obsolète, la figure de l’époux monstrueux s’adapte à nos sociétés. “Il est tellement partout qu’on finit par ne plus le voir”, suggère l’autrice, dont la contre-enquête voudrait nous ouvrir les yeux sur la présence parmi nous des redoutables maris prêts à briser leurs victimes. L’historienne de la littérature française estime que les affaires Pelicot ou Epstein “nous obligent à historiciser la figure de l’époux monstrueux, pour identifier plus largement les abus liés à l’institution du mariage dont il reste des traces indélébiles”. Il ne s’agit pas pour Jennifer Tamas d’effacer les avancées du temps historique et les transformations des représentations et des mœurs conjugales ; elle ne dit pas que les mentalités ne changent pas, mais qu’elles bougent malheureusement très lentement, et que la “banalité du mâle” a la peau dure.

La perversion des hommes

En revisitant la chambre noire, métaphorique et spatiale, cette étrange pièce du château où Barbe Bleue conserve les cadavres des femmes – “à la fois un lieu de connaissance et un cimetière” – l’autrice identifie les mécanismes structurants des pervers qui se reproduisent siècle après siècle. “La dynamique du conte repose sur une injonction paradoxale. Barbe Bleue interdit à sa femme de pénétrer dans le petit cabinet, mais il lui fournit en même temps la clef qui permet d’y accéder. Cette forme perverse de double bind est au cœur de certains mécanismes conjugaux, qu’ils soient conscients ou non : désire-moi, mais ne désire pas”. La perversion des hommes se joue dans “un écart qui les fait trembler”. Barbe Bleue n’est pas simplement un homme qui craint que sa femme ne lui désobéisse. “Il est l’incarnation de cette condition tragique : il possède tout – richesses, châteaux, terres –, mais cette possession même lui rappelle sans cesse ce qui lui manque : la certitude d’être aimé pour lui-même, la transparence absolue du cœur de l’autre, l’innocence d’un pouvoir qui n’aurait pas à séduire et à convaincre”.

À la jonction d’un ancien modèle masculin et de l’homme moderne, Barbe Bleue reste donc actif dans les imaginaires modernes. “Comment en douter quand son ombre surgit dès qu’il est question d’abus ou de sévices sexuels ?”, se demande Jennifer Tamas qui fait d’une figure littéraire une figure potentielle du droit, en invitant la justice à tourner la clef des chambres secrètes, ces espaces qu’elle a “longtemps refusé d’ouvrir”.

Barbe Bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes de Jennifer Tamas, Seuil, 320 p., 22 euros