Avec 86,5 millions d'euros, TANDEM HEALTH veut passer du scribe médical au système d’exploitation clinique

La scale-up suédoise Tandem Health boucle une série B de 86,5 millions d’euros menée par le Scaleup Europe Fund d’EQT. Derrière le montant, l’opération traduit surtout un changement de catégorie : après avoir automatisé la documentation médicale, Tandem veut intervenir avant, pendant et après la consultation. En France, cette ambition la place face à Nabla et Doctolib, mais aussi à une nouvelle génération d’acteurs spécialisés qui occupent déjà différentes briques du parcours patient. 

Fondé à Stockholm en 2023, Tandem Health annonce une série B de 86,5 millions d’euros, menée par le Scaleup Europe Fund, véhicule de 5 milliards d’euros géré par EQT, avec la participation de Kinnevik, Northzone, Amino Collective et Visionaries. Elle intervient un peu plus d’un an après une série A de 50 millions de dollars et deux ans après un seed de 9,5 millions de dollars. Tandem indique désormais équiper 10 000 organisations de santé dans quatorze pays européens.

Cette accélération ne finance pas simplement le déploiement d’un outil de transcription supplémentaire. Tandem veut transformer son assistant médical en ce que l’entreprise présente désormais comme un « AI-native clinic operating system », capable de gérer des flux patients et d’exécuter progressivement davantage de tâches cliniques.

Le scribe médical n’était que le point d’entrée

La première proposition de valeur de Tandem était d’établir une synthèse de consultation. Pendant le rendez vous, son logiciel écoute l’échange entre le professionnel de santé et son patient, en extrait les informations utiles et génère automatiquement une note médicale structurée que le praticien peut relire avant de l’enregistrer dans son dossier patient.

Cette première génération de produits répond à l’un des problèmes les plus immédiatement monétisables de la médecine, à savoir la quantité de temps absorbée par la documentation. Tandem affirme que les utilisateurs de ses outils réduisent de 29 % le temps consacré aux tâches administratives. Plus de 1 000 organisations sont aujourd’hui clientes pour son scribe, tandis que la société communique désormais sur 10 000 organisations utilisant plus largement sa technologie.

L’approche de Tandem Healht est très tactique, une fois installé pendant la consultation, l’assistant dispose en effet d’une position beaucoup plus intéressante : il connaît le contexte du rendez-vous, reçoit les informations cliniques, produit des documents et dialogue avec le dossier patient. De là, la distance est courte entre documenter une décision et commencer à préparer, accompagner ou exécuter les tâches qui entourent cette décision.

Son offre associe désormais scribe médical, assistance au codage et support à la décision clinique. Avant le rendez-vous, le logiciel peut préparer un résumé du dossier ; pendant la consultation, il documente l’échange et peut fournir des éléments d’aide clinique ; après celle-ci, il produit les notes et les codes nécessaires.

De la note médicale au système d’exploitation de la clinique

L’étape suivante consiste à sortir du seul écran du médecin, Tandem travaille notamment sur des fonctions capables de prendre en charge davantage d’interactions avec le patient et de gérer des flux administratifs autour de la consultation. L’objectif affiché avec cette levée est précisément de passer de l’assistant médical à une infrastructure logicielle plus large pour les établissements de santé.

Le changement peut sembler sémantique, mais il est en réalité économique. Un scribe vend du temps gagné par consultation. Une plateforme capable de préparer un rendez-vous, documenter l’échange, coder les actes, organiser le suivi et automatiser certaines interactions administratives peut capter une part beaucoup plus importante de la dépense logicielle d’un cabinet ou d’un établissement.

La logique rejoint celle observée dans d’autres verticales de l’intelligence artificielle. Le premier produit automatise une tâche clairement identifiée, quand la deuxième génération cherche à absorber plusieurs étapes successives, et la troisième tente de devenir la couche d’orchestration depuis laquelle l’utilisateur travaille.

Dans le domaine de la santé, cette évolution entraine une conséquence supplémentaire, celui qui devient l’interface quotidienne du médecin peut progressivement se retrouver situé au-dessus du logiciel métier et du dossier patient, alors que ces derniers ont historiquement constitué la couche centrale du système d’information clinique.

En France, Tandem Health arrive sur un marché déjà très occupé

La France constitue un bon laboratoire de cette bataille, Tandem y revendique près de 200 établissements clients, dont des établissements du groupe Ramsay Santé, et le pays est devenu son deuxième marché européen. Une équipe locale d’une vingtaine de personnes accompagne ce développement, sous la direction de Felix Motosso

Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser la catégorie encore récente des « assistants médicaux IA », Tandem ne trouve pas face à lui un marché vierge, plusieurs entreprises françaises occupent déjà chacune une partie du workflow que la société suédoise cherche désormais à agréger.

La plus directement comparable est Nabla. L’entreprise française s’est elle aussi développée à partir de la documentation ambiante avant d’élargir son offre. Elle se définit désormais comme une « Clinical AI Layer » couvrant le parcours de documentation depuis la consultation du dossier patient jusqu’au codage. Nabla revendique plus de 85 000 cliniciens, 130 organisations de santé et plus de 20 millions de consultations traitées chaque année.

Doctolib part du workflow et y ajoute l’IA

En France, l’adversaire potentiellement le plus structurant de Tandem pourrait être celui qui n’a pas besoin de conquérir le workflow médical : Doctolib y est déjà installé.

Son Assistant de consultation, lancé en 2024 après des tests auprès de 350 professionnels de santé, écoute la consultation et produit une synthèse médicale structurée. L’entreprise développe parallèlement un Assistant téléphonique capable de gérer des rendez-vous, répondre à certaines questions, enregistrer des demandes et orienter les appels. Ces fonctions s’insèrent directement dans une suite qui couvre déjà agenda, dossier patient, messagerie, téléconsultation, facturation et plusieurs autres tâches quotidiennes des praticiens.

Tandem et Nabla partent de l’intelligence artificielle et tentent de remonter vers le workflow. Doctolib part du workflow et y injecte progressivement de l’intelligence artificielle.

La situation devient d’autant plus intéressante que ces entreprises ne sont pas uniquement concurrentes. Tandem propose une intégration permettant d’envoyer ses notes, documents et codes directement dans le dossier patient Doctolib. La société suédoise indique prendre en charge plus de 100 logiciels et systèmes de santé en Europe.

Doctolib devient ainsi simultanément une infrastructure dans laquelle Tandem doit s’intégrer et un acteur susceptible de reproduire une partie croissante de ses fonctionnalités.

Vocca, Anteos, MedPair : le workflow se fragmente déjà entre spécialistes

D’autres acteurs français illustrent une deuxième dynamique : chaque étape qui entoure la consultation peut devenir elle-même une catégorie logicielle.

Vocca attaque l’accueil et le secrétariat. Son assistant vocal prend en charge les appels, les rendez-vous et certaines demandes administratives. En avril, l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild a annoncé son déploiement sur l’ensemble de ses services avec un numéro accessible 24 heures sur 24.

Anteos Health travaille déjà sur plusieurs moments de la consultation. Son assistant réalise un entretien vocal avec le patient en amont, produit une synthèse structurée puis agit comme scribe pendant le rendez-vous. La startup résume elle-même son positionnement par une intervention « avant, pendant et après la consultation ».

MedPair attaque également l’amont du rendez-vous, mais par les questionnaires de préconsultation et de suivi. Les informations recueillies peuvent être directement associées au rendez-vous dans Doctolib ou transmises au logiciel métier du praticien.

Pris séparément, ces produits peuvent paraître éloignés les uns des autres. Ensemble, ils dessinent pourtant la même chaîne :

préparer le patient → recueillir les informations → accueillir → documenter → coder → orienter → suivre.

C’est cette chaîne que les plateformes cherchent désormais à réunir.

Quand l’IA passe de la documentation à l’intelligence clinique

Une frontière plus sensible apparaît lorsque l’IA cesse simplement d’organiser l’information et commence à participer à son interprétation.

Le français e-sensia illustre cette évolution dans la régulation médicale. Sa technologie analyse les appels en temps réel afin de détecter certains signaux de gravité et d’apporter une information supplémentaire au professionnel. La société insiste sur le maintien de la décision entre les mains du soignant. Sa solution est déjà utilisée chez SOS Médecins Grand Paris et doit être intégrée dans plusieurs SAMU.

Un passage important, d’autant qu’automatiser un compte rendu ne pose pas les mêmes questions qu’identifier un risque clinique ou recommander une action. Plus les assistants remontent vers la décision médicale, plus leur potentiel économique augmente, et plus augmentent également les exigences en matière d’évaluation, de certification, de responsabilité et de supervision.

Tandem Health dispose déjà d’un avantage sur ce terrain, son scribe, son assistant de codage et son module de support à la décision clinique sont présentés comme des dispositifs médicaux de classe IIa certifiés selon le règlement européen MDR. La société indique également traiter et stocker les données patients en Europe et ne pas conserver les enregistrements audio après transcription.

Le modèle d’IA ne sera peut-être pas le principal moat

La tentation consiste à comparer ces entreprises à partir de la qualité de leurs modèles, de la transcription ou de la pertinence des notes générées, mais à mesure que les modèles fondamentaux, la reconnaissance vocale et les systèmes de génération progressent, une partie de cette couche technologique peut se commoditiser.

Les avantages concurrentiels les plus durables pourraient se déplacer ailleurs.

D’abord dans les intégrations. Tandem revendique plus d’une centaine de systèmes connectés, parmi lesquels Doctolib, DxCare, Easily, Hôpital Manager, Epic, Cerner ou EMIS. Construire et maintenir ces connecteurs dans plusieurs pays constitue un travail moins spectaculaire que l’entraînement d’un modèle, mais beaucoup plus difficile à reproduire rapidement.

Ensuite dans la distribution, une fois adopté par plusieurs centaines ou milliers de praticiens dans un établissement, un assistant peut devenir coûteux à remplacer, non seulement techniquement mais également organisationnellement.

Puis viennent la certification, la sécurité et la confiance clinique, en santé, disposer du meilleur modèle ne suffit pas. Encore faut-il convaincre la direction médicale, le DSI, le RSSI, les équipes juridiques, les responsables des données et les praticiens.

Enfin, il y a le workflow lui-même, plus l’assistant connaît la manière dont une organisation travaille, plus il devient capable d’automatiser des séquences complètes plutôt qu’une tâche isolée.

Dans cette perspective, le modèle pourrait devenir la composante la plus facilement remplaçable de la stack, alors que les intégrations et la confiance accumulées deviennent les actifs les plus difficiles à déplacer.

Ce que financent réellement les 100 millions de dollars

C’est aussi ce qui permet de lire autrement le nouveau tour de table de Tandem. Cent millions de dollars ne servent pas uniquement à améliorer la transcription. Ils financent la transformation d’une startup produit en entreprise capable de déployer une infrastructure réglementée dans plusieurs systèmes de santé.

Chaque pays ajoute ses propres logiciels, circuits d’achat, nomenclatures, pratiques médicales, règles administratives et contraintes institutionnelles.

Si le logiciel peut être européen, son implantation reste profondément locale.

Cette complexité explique pourquoi EQT insiste sur la capacité déjà démontrée par Tandem à se déployer dans plusieurs pays. Pour le Scaleup Europe Fund, l’entreprise pourrait devenir une « foundational AI layer » de la santé européenne.  C’est aussi là que se situe le pari. L’Europe offre un marché de plusieurs centaines de millions de patients, mais sans le système unifié dont bénéficient davantage certains acteurs américains. Pour devenir une plateforme paneuropéenne, Tandem Health doit transformer cette fragmentation en compétence et apprendre à fonctionner dans suffisamment de systèmes différents pour rendre cette expertise elle-même difficile à reproduire.

La prochaine bataille porte sur l’interface du médecin

La première génération de logiciels médicaux a structuré l’information, la seconde a numérisé les rendez-vous, le dossier patient, la facturation ou la téléconsultation, les agents IA pourraient modifier une nouvelle fois la hiérarchie de cette stack.

Un médecin pourrait demain interagir moins directement avec une succession de logiciels et davantage avec une couche conversationnelle capable de rechercher une information, préparer une consultation, écouter le patient, rédiger, coder, remplir les systèmes existants et déclencher certaines actions.

Celui qui contrôle cette interface ne remplace pas nécessairement le dossier patient ou le logiciel hospitalier, il peut devenir la couche depuis laquelle ceux-ci sont utilisés.

C’est l’ambition que poursuivent, avec des stratégies différentes, Tandem Health, Nabla et Doctolib. Derrière eux, Vocca, Anteos, MedPair ou e-sensia montrent que chacune des briques intermédiaires peut également donner naissance à un spécialiste.

La question n’est donc plus vraiment de savoir quel acteur produira le meilleur compte rendu médical.

Elle est de savoir si le marché restera composé d’une multitude d’agents spécialisés ou si quelques entreprises réussiront à les agréger pour devenir l’interface principale entre le professionnel de santé et son système d’information.

Avec 100 millions de dollars supplémentaires, Tandem Health parie clairement sur la seconde hypothèse.

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