Après les incendies, pourquoi l’interdiction de la chasse mérite d’être envisagée dans chaque forêt concernée
Une pétition ayant rassemblé pas loin de 300 000 signatures réclame que la chasse soit interdite dans les forêts brûlées en France cet été, pour laisser à la nature l’espace de renaître.
Yves Herman / REUTERS
Un cervidé dans la forêt calcinée du Temple (Gironde), le 29 juillet 2026.
Du jour au lendemain, ils ont vu leur habitat partir en fumée. Les cerfs et chevreuils ont été contraints de fuir devant l'avancée des flammes qui ont ravagé plusieurs forêts françaises en cet été 2026. Les oiseaux se sont envolés, abandonnant leurs nids. Et pour les hérissons, lézards et amphibiens, en revanche, fuir le feu s’est souvent avéré impossible. En quelques heures, des écosystèmes entiers ont été profondément désorganisés.
S’il n’est pas encore possible de dresser un bilan précis des conséquences des feux de forêt sur la faune sauvage, « il est évident que cela va être des chiffres catastrophiques d’ici la fin de l’été », a déclaré ce lundi 27 juillet la ministre de la Transition écologique Monique Barbut. « On sait qu’on va avoir sur l’ensemble de la faune qui existe dans ces forêts des pertes extrêmement importantes », a-t-elle ajouté, citant les oiseaux et les cerfs.
Des images particulièrement marquantes d’animaux fuyant les flammes ou recueillis par des refuges, blessés ou désorientés, ont suscité une vive émotion sur les réseaux sociaux. Face à ces scènes choquantes, de nombreux internautes ont exprimé leur inquiétude et leur volonté d’agir pour protéger la faune touchée par les incendies.
Une pétition en ligne, lancée il y a deux semaines sur la plateforme Change.org, a ainsi recueilli plus de 290 000 signatures. Elle réclame un moratoire immédiat de la chasse dans les forêts incendiées, s’émouvant du sort « des animaux qui ont échappé aux flammes » et qui se retrouvent « privés de leurs abris et de leurs points d’eau ».
« Laissons-leur au moins une chance de vivre », écrit un signataire de la pétition en commentaire. « Ajouter plus de souffrance à la souffrance n’est pas la solution. Laissons nos forêts se reconstruire et laissons en paix les animaux », renchérit un autre. D’autres pétitions similaires ont été déposées sur les sites de l’Assemblée nationale et du Sénat.
Après l’incendie, des pertes et des animaux désorientés
Mettre la chasse en pause ne répondrait évidemment pas à toutes les conséquences d’un incendie. Mais une chose est certaine : après le passage des flammes, la faune sauvage est profondément fragilisée.
« Lorsqu’un incendie se déclare, la faune se scinde en deux groupes : ceux qui peuvent fuir, et les autres », explique Grégoire Lois, ornithologue et naturaliste au Muséum national d’Histoire Naturelle. Les espèces les moins mobiles, comme les petits mammifères, les reptiles, les amphibiens ou les insectes, meurent souvent sur place. C'est d'autant plus dramatique que certaines sont d'ailleurs en danger, comme le pélobate cultripède ou le lézard ocellé présents en Gironde.
D’autres animaux ont cependant la capacité de fuir le feu : c’est le cas des cerfs, chevreuils, sangliers et renards. Que deviennent-ils ensuite ? « Ils doivent trouver un nouvel habitat, où ils seront en compétition avec leurs congénères déjà présents », indique Grégoire Lois. Déplacés, privés de leurs repères et confrontés à des ressources limitées, ces animaux resteront particulièrement vulnérables pendant plusieurs mois.
« Il faut que la faune qui a souffert retrouve de la quiétude », abonde Concha Agero, experte de l’Office français de la biodiversité (OFB). « Même une simple balade peut perturber ces animaux, les faire fuir à nouveau et les contraindre à chercher encore un nouvel endroit pour se nourrir, se cacher ou se reproduire ». Pour préserver au mieux la forêt, les interdictions de la chasse et de la promenade doivent être prises « au cas par cas, selon les lieux et les espèces présentes » et en concertation avec les acteurs de terrain, estime-t-elle.
L’arrêt de la chasse, un répit « indispensable »
Vu l’état de stress et de fragilité de la faune sauvage après un feu de forêt, la mise en pause de la chasse est « complètement indispensable », estime de son côté Philippe Grandcolas, écologue et directeur de recherche au CNRS. Après les incendies, la chasse serait « une pression » supplémentaire qui compliquerait leur retour à l’équilibre.
« Il y a des cas assez différents selon les espèces et les secteurs », nuance le chercheur, « mais de manière globale, si l’on veut maintenir l’équilibre démographique, il faudrait interdire la chasse au moins pendant deux ans », estime-t-il. Pourquoi si longtemps ? Car la première année risque d’être une année « blanche » pour la reproduction, et qu’il faudra plusieurs saisons pour que la végétation, indispensable à l’alimentation des animaux, puisse renaître.
L’ONF, qui ne se prononce pas directement sur la chasse, confirme que « si les premiers dégâts sont visibles immédiatement, les véritables conséquences sur la biodiversité, elles, ne se révèlent souvent qu’au fil des mois et des années ». L’agence gouvernementale en sait quelque chose car elle mène, tout comme l’OFB, un travail d’inventaire des populations les forêts françaises. Ce suivi, qui doit se poursuivre après les incendies, devrait d’ailleurs permettre d’étudier l’impact du feu sur les populations.
La décision d’interrompre la chasse revient au préfet
Du côté du ministère de la Transition écologique, aucune annonce ne semble envisagée sur le sujet. La suspension de la chasse « relève exclusivement de l’appréciation des préfets qui évaluent, au regard de la situation locale, si les dégâts subis par les écosystèmes justifient une telle mesure », indique ainsi au HuffPost le cabinet du ministre délégué chargé de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre.
Dans le code de l’environnement, l’article R424-3 prévoit en effet qu’en cas d’incendie le préfet peut suspendre la chasse, partiellement ou totalement, pour tout ou partie du département concerné. Cette suspension vaut pour une durée maximum de dix jours, mais peut être renouvelée.
Cette disposition a déjà été utilisée par le passé : après l’incendie qui avait ravagé 7 000 hectares de forêt dans le Var, en août 2021, la préfecture avait ainsi interdit la chasse et la promenade dans les zones brûlées pendant un an. Certaines pratiques étaient toutefois restées autorisées : la chasse au sanglier, notamment à cause de l’impact de cet animal sur la régénération des sols, ainsi qu’un quota de chevreuils, dont l’alimentation peut affecter les jeunes pousses d’arbres.
Les chasseurs refusent un moratoire généralisé
Le président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Willy Schraen, défend cette approche au cas par cas. Interrogé par La Dépêche du Midi, il a jugé « ridicule » l’idée d’un moratoire sur la chasse et estimé que les décisions doivent revenir aux chasseurs présents sur le terrain, en lien avec les préfets. « On ne va pas aller tirer sur des populations d’animaux s’ils ont été mis à mal par les incendies. On sait juger par nous-mêmes », assure-t-il.
Dans un communiqué au ton particulièrement virulent envoyé au HuffPost, la Fédération a insisté sur le fait « que la pratique de la chasse sur ces territoires sinistrés se discutera au cas par cas avec les préfets concernés ». En outre, elle demande à l’État « de ne pas considérer ces polémiques ».
À défaut d’un moratoire généralisé, des adaptations locales de la chasse pourraient donc émerger d’ici le 13 septembre, date d’ouverture de la chasse dans la plupart des départements.