Anne, 59 ans, atteinte d’un cancer du rectum : « Mon projet désormais, c’est de ne pas en avoir »
Anne, 59 ans, était une acharnée du travail avant son cancer.
© JULIAN STRATENSCHULTE / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP
Chloé Semat 07/08/2026 à 07:01, Mis à jour le 07/08/2026 à 07:25
COMMENT LE CANCER M’A CHANGÉ(E) (5/5) : Anne l’assume : à 59 ans, elle a frôlé le burn-out. C’est l’annonce de son cancer du rectum qui l’a forcée à revoir ses priorités - sur le plan professionnel comme au quotidien. À Paris Match, elle raconte comment le cancer lui a appris à « lâcher prise ».
À 59 ans, Anne est convaincue que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Après une tumeur détectée au niveau du rectum en 2017, puis quatre récidives de son cancer, cette ancienne acharnée de travail a été contrainte de voir ses ambitions à la baisse - voire, réduites à néant. Aujourd’hui, la quinquagénaire à la chevelure argentée, qui ne se départit jamais de ses lunettes rondes orange fluo, perçoit sa maladie comme une nouvelle chance. « Reset » est d’ailleurs le nom qu’elle a donné à sa tumeur, dont elle gardera un souvenir visible jusqu’à la fin de sa vie. Témoignage.
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« Avant, j’étais une femme qui se noyait dans son travail, puis j’ai fini par être ramenée sur la berge par un crabe. Mon boulot de cadre médico-social dans une structure pour enfants en difficulté, c’était toute ma vie. J’étais très – trop ? – investie : je travaillais de chez moi le soir, le week-end, pendant mes vacances… Je pense qu’à ce rythme, j’aurais fini par faire un burn-out. À la fin de l’année 2017, je me suis malgré tout rendu compte que j’étais épuisée. En parallèle, j’ai subi une constipation pendant plusieurs mois, d’août à octobre, et j’ai perdu beaucoup de poids.
J’ai passé plusieurs examens, et les médecins ont découvert une tumeur dans le rectum qui mesurait 7 centimètres. Au moment du diagnostic, j’ai été sidérée. Je ne m’y attendais pas du tout. Néanmoins, dès le départ, j’ai tenu à donner un sens à cette maladie, que j’ai baptisée « Reset » [redémarrer, en français]. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite : j’ai eu une première ligne de traitement avec une chimiothérapie orale et de la radiothérapie combinée, permettant de réduire la tumeur de 3 cm. J’ai pu être opérée dans la foulée, avec une résection du rectum. Les médecins m’ont posé une poche provisoire, le temps de la cicatrisation.
Perte d’efficacité au travail
Dans mon esprit, le plus dur était passé et j’allais pouvoir reprendre le travail puisque l’oncologue m’avait assuré que j’étais en rémission. Le problème, c’est que j’ai eu un accident à peine trois jours après être retournée chez moi. Les sutures de l’intervention ont lâché parce que les tissus étaient trop fragilisés par la radiothérapie. Je me suis à nouveau retrouvée à l’hôpital à la suite d’un choc septique et d’une péritonite [une inflammation aiguë du péritoine, la membrane qui tapisse les organes de l’abdomen].
Résultat : j’ai eu un arrêt de 19 mois, à l’issue duquel j’ai pu reprendre le travail à mi-temps thérapeutique. Mais très rapidement, je ne me suis plus sentie bien au bureau. J’ai été cantonnée à des tâches administratives, à rester derrière mon ordinateur. J’avais l’impression de louper plein d’informations et que mes collègues de la direction ne me trouvaient plus à la hauteur.
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Je sentais que je n’étais plus une « machine de guerre », comme tout le monde me qualifiait avant. Je suis sûre que la chimio m’a grillé quelques neurones ! J’en rigole aujourd’hui, mais je constate que je fais davantage d’erreurs et que je fatigue beaucoup plus vite. Avant le cancer, je pouvais gérer mille choses à la fois. Perfectionniste, j’avais besoin de tout maîtriser, sans jamais laisser les choses au hasard. Aujourd’hui, c’est impossible. Je ne pourrai plus jamais être aussi efficace et engagée.
D’autant que j’ai été de nouveau arrêtée en 2019, pour une première récidive au poumon. Les médecins m’ont tout de suite opérée, avec une thoracotomie, pour vérifier qu’il n’y avait rien d’autre d’inquiétant. Ensuite, j’ai subi un pneumothorax et j’ai recommencé les chimios. En parallèle, avec le médecin du travail, nous avons convenu que c’était trop compliqué de reprendre. C’était la fin, après 30 années de bons et loyaux services. Il m’a mise en invalidité mais à l’époque, je ne l’ai pas accueillie comme un cadeau parce qu’au fond, je voulais reprendre le travail. Je me suis demandé ce que j’allais devenir. J’avais l’impression que le cancer m’ordonnait de faire autre chose de ma vie.
La compagnie permanente et pesante de « Catherine »
À la suite de quoi, j’ai fait trois autres récidives - une autre au poumon, et deux au foie. Chaque fois, j’ai subi des chimios injectables qui ont laissé de graves séquelles en termes de neuropathie périphérique. J’ai toujours des engourdissements sous les pieds qui impactent mon équilibre, mais qui ne m’empêchent pas de vivre.
Pendant les chimios, c’était comme si j’étais grippée à longueur de temps. Comme les séances étaient tous les quinze jours, j’alternais les semaines « off », où je ne prévoyais rien – si ce n’est mon train-train quotidien, le ménage et des balades à pied si je m’en sentais capable - et des semaines où je prévoyais des rendez-vous et des sorties avec mes amis. En résumé, je fonctionnais une semaine sur deux.
Le dernier cycle de traitements s’est terminé en juin 2024. Aujourd’hui, je suis ravie parce que ça fait deux ans et c’est la première fois que je suis en rémission depuis aussi longtemps. J’ai toujours des contrôles tous les six mois, avec cette petite angoisse qui réapparaît à chaque examen. Elle ne me paralyse pas, ne m’empêche pas de dormir mais elle est toujours présente en fond. En parallèle, cependant, les médecins se sont rendu compte que la péritonite que j’avais contractée au début avait eu des répercussions beaucoup plus sévères que prévu. J’ai donc dû garder la poche de manière permanente. Cette poche, je l’ai appelée Catherine pour pouvoir en parler plus facilement avec mes proches.
Depuis, j’ai une relation compliquée avec elle. Par exemple, il m’est arrivé d’être à une séance de yoga méditative, où l’on entend aucun bruit, même pas une mouche voler, et que Catherine se manifeste. Je n’étais pas bien du tout, j’en aurais pleuré ! Je me suis parfois affamée pour ne pas avoir de mouvement dans la poche et éviter ce type d’incident. Lorsque je vais au restaurant, je suis obligée d’aller vérifier l’état des toilettes – la plupart des toilettes handicapées n’étant pas adaptées à la stomie beaucoup de des lieux publics.
Le lâcher-prise
Sur le plan plus intime, Catherine a changé ma perception de mon propre corps. Elle est arrivée à un âge - 50-51 ans – où l’on se remet en question physiquement… Avec tous les traitements, ma peau s’est extrêmement relâchée. Mon ventre, avec toutes ces opérations, n’est vraiment plus joli. J’ai un côté qui est plus boursouflé que l’autre, en permanence. C’est vilain et disgracieux. Pour résumer, je ne me mets plus en maillot de bain… Et, dans le regard de mon mari – et même s’il insiste et me soutient le contraire -, je n’arrive pas à faire abstraction des évolutions de mon corps et de cette poche. Ça me bloque.
Pour lui, le combat sur la durée a été difficile parce qu’à chaque rémission, il pensait que c’en était fini avec le cancer. Il a vraiment eu du mal à entendre que rien ne sera plus jamais comme avant – notamment du fait de la stomie. La vie intime, notamment, a changé. Notre couple, fondé en 1985, a évolué en conséquence, mais il n’y a jamais eu de crise, seulement des remises en question. Il s’est même fait tatouer – à l’instar de mon fils de 30 ans – les dates de mes traitements, pour partager ma souffrance. Sans en faire trop, il était là, en soutien.
Désormais, mon mari est à la retraite. De fait, si on a envie de partir à droite à gauche, on saute sur l’occasion. Toutefois, je reste très sollicitée par des problématiques liées à la maladie, via mes proches. Le compagnon de ma mère a enchaîné des AVC, ce qui m’oblige à lui rendre visite fréquemment. D’autant ma mère, âgée de 83 ans, a besoin d’aide pour gérer ses rendez-vous et ses soins. Mon mari est tombé et doit se faire opérer. L’une de mes voisines a perdu sa maman très brutalement d’un cancer des voies biliaires. Au total, ça fait beaucoup. J’ai l’impression d’être coincée dans la maladie depuis 2017. Désormais, je fais attention : je suis présente pour mes proches, je les écoute mais je me préserve.
Finalement, le cancer m’a appris à lâcher prise et c’est un vrai bonheur – même si j’ai conscience que cela peut choquer lorsque j’évoque la maladie de manière positive. J’ai trouvé un nouvel équilibre. Avec ma psychologue, je travaille beaucoup la notion d’engagement, avec laquelle j’ai une relation autodestructrice. J’ai aussi revu ma définition du terme « projet ». Avant, pour moi, ce terme recouvrait quelque chose d’important, de mobilisateur – d’autant que j’avais suivi une formation dans le management et la conduite de projet.
Mais j’ai rapidement développé des complexes lorsque tout le monde m’a demandé quels étaient mes projets, après la maladie. Je ne supportais pas qu’on me pose la question parce que je n’en avais aucun. J’étais trop fatiguée. Puis j’ai fini par réaliser qu’un projet ne signifiait pas forcément un tournant majeur dans ma vie. Aujourd’hui, je veux arriver à prendre les choses comme elles sont, autour de moi. A regarder pousser mes fleurs, à écouter les oiseaux, à prendre le temps de faire les choses en pleine conscience… Mon projet, c’est de ne pas en avoir. »
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