Alsace. Manifestation du 17 octobre : d’importants rassemblements qui ont viré au chaos
Les policiers parlent d’une « montée en violence » inquiétante et même de « chaos ». Les fins de manifestations nous habituent à l’habituel jeu du chat et de la souris entre jeunes et forces de l’ordre, un jeu émaillé de poubelles incendiées et d’Abribus brisés. Ce samedi, la violence a franchi un cran, tant dans l’intensité que dans la longueur. Les affrontements entre des forces de l’ordre et des groupes plus ou moins compacts se sont prolongés à la nuit tombée, en divers lieux des villes.
À Mulhouse de nombreux magasins ont été pillés et des vitrines brisées – opérateur de téléphonie, boutique de bijoux chics. Un incendie a été allumé rue du Sauvage. À Strasbourg, dans la soirée, les échauffourées se déplaçaient vers le campus – comme souvent –, tandis que des pavés volaient sur la place Kléber. Plusieurs magasins ont aussi été pris pour cible à Strasbourg – le Primark a été pillé, la boutique de la compagnie des transports strasbourgeois (CTS) a également souffert, tout comme le McDo, non loin de la gare…
À Strasbourg, des cortèges “sauvages” se sont assez vite dissociés des rassemblements “bon enfant” du début des manifestations pour aller en découdre avec CRS et gendarmes mobiles. Photo Cédric Joubert
« Ces casseurs n’ont aucune limite, ils l’ont démontré »
Dans les faits, des cortèges “sauvages” se sont assez vite dissociés des rassemblements “bon enfant” du début des manifestations (lire ci-dessous) pour aller en découdre avec CRS et gendarmes mobiles. En avançant dans la soirée, le vandalisme sur le mobilier urbain a gagné en intensité. Dans les deux plus grandes villes alsaciennes, un véritable brouillard de gaz lacrymogène flottait dans le centre.
« Les collègues n’ont jamais vu un chaos aussi important au centre-ville de Strasbourg », a réagi Xavier Dupin, secrétaire départemental adjoint d’UN1TE police nationale. « C’est un samedi noir », abondait Sylvain André, secrétaire départemental du syndicat Alliance police nationale. Le rassemblement mulhousien, censé rester “statique”, a été gangrené par des groupes de casseurs tout de noir vêtus, parfois cagoulés et masqués – les policiers ont estimé leur nombre à 300 – qui ont semé le désordre sur leur passage, brandissant comme des trophées des éléments de signalisation par exemple, en se dirigeant vers la gare centrale. Des unités issues des Psig (pelotons de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) ont été appelées en renfort. Un commissaire de police, au cœur des violences mulhousiennes, confiait « n’avoir jamais eu à faire à un tel déferlement de violences et à autant de violences urbaines. Ces casseurs n’ont aucune limite, ils l’ont démontré. »
La situation a dégénéré aux abords de la gare, à Mulhouse. Photo Jean-François Frey
Un manifestant gravement blessé à l’œil
Un policier au moins a été blessé à Strasbourg et transporté à l’hôpital. Les journalistes présents sur le terrain ont pu constater qu’au moins deux manifestants avaient été blessés, l’un rue du Noyer, l’autre place de la Grande-Boucherie. Dans ce secteur, ce serait un habitant du quartier qui aurait été touché à l’œil par un projectile. Des manifestants se sont regroupés autour de lui pour le protéger des tirs en attendant l’arrivée des pompiers. De leur côté, les pompiers mulhousiens ont dû éteindre une quarantaine de départs de feu. Toujours à Mulhouse, une personne a été blessée par arme blanche.
Des petits groupes ont écumé les différents quartiers des deux villes. La gare à Strasbourg, la touristique Petite-France… Place Saint-Pierre-le-Vieux, cela a été un saccage en règle du mobilier urbain. À la Krutenau, des dizaines d’individus ont paradé sur une camionnette. Le Musée alsacien, situé sur les quais, aurait subi des dégradations. Et un incessant tourbillon humain s’est joué tout l’après-midi, entre ponts et quais, sous le regard de policiers caparaçonnés souvent couverts d’injures. À Mulhouse, des groupes très mobiles passaient de la gare centrale à Porte jeune, puis c’est le hall de la mairie qui a été pris pour cible.
Des adultes ont bien tenté de s’interposer, à chaque fois que de jeunes individus – étaient-ils lycéens ? – tentaient de s’en prendre au mobilier urbain. Sans succès. « Ils ne veulent pas nous entendre, Madame ! » a lâché un adolescent, derrière son masque, à Strasbourg. « C’est la révolution ! » s’est exclamé un autre jeune devant son écran de smartphone. Au coin des rues, des “street medics” prodiguaient des soins aux personnes importunées par les gaz lacrymogènes. Des capsules de sérum physiologique ont été distribuées par centaines.
Des gilets jaunes dans les cortèges
Si des gilets jaunes se sont glissés dans les cortèges, notamment à Colmar où ils représentaient près de la moitié des manifestants, on les a peu – voire pas – vus sur leurs traditionnels ronds-points. Ils étaient tout de même une petite vingtaine au rond-point du Kaligone, à Kingersheim. Ils étaient une dizaine au giratoire de Gundershoffen sur la RD1062.
Pour beaucoup, ces porteurs de la célèbre chasuble sont des retraités, qui revendiquent le fait de n’avoir « rien lâché ». Enfin, il y a le gilet jaune Eric Halter, tout seul au rond-point du tunnel de Schirmeck, assis sur une chaise de camping. Lui est là pour « rendre hommage à tous ceux qui se sont battus ici ». Il est salué par des automobilistes à qui il retourne un geste amical.