Affaire Bardella : « L’absence d’effets produits par ces révélations démontre que l’union des droites est déjà un fait accompli »

De quoi les révélations de Mediapart sur les années de formation de Jordan Bardella peuvent-elles être l’amorce ? Est-il permis d’escompter une baisse conséquente de la popularité du Rassemblement national (RN), dont les électeurs attendent qu’il soit un bouclier pour les juifs de France ? Doit-on s’attendre à un revirement des partisans de l’ex-majorité présidentielle, qui prendront conscience que le salut de la République ne réside pas dans un « arc » dont les insoumis sont exclus mais bien dans un « front » contre l’extrême droite ? Difficile d’énoncer ces deux hypothèses sans être saisi d’un rire nerveux. Leur absurdité rappelle en effet à qui voudrait encore le nier que la droitisation de la politique française n’a rien d’un malentendu susceptible d’être levé par des informations fracassantes.

Chez les Français qui offrent régulièrement leur voix à la formation lepéniste, la prévention de l’antisémitisme est une préoccupation aussi prioritaire que la probité de leurs représentants, la promotion de l’écologie populaire et la justice fiscale. Autrement dit, elle ne compte pour rien dans leur allégeance. Comme l’attestent aussi bien les sondages à la sortie des urnes que les enquêtes sociologiques au long cours, les hommes et les femmes qui contribuent à l’essor du RN le font pour que s’appliquent les mesures phares de son programme, à savoir l’instauration de la préférence nationale, l’intensification des reconduites à la frontière et l’invisibilisation de l’islam sur le sol national.

N’en déplaise aux commentateurs qui s’obstinent à évoquer un vote protestataire dicté par une colère diffuse ou un désarroi aveuglant, le pouvoir d’achat, le creusement des inégalités et la disparition des services publics ne sont pas les motifs secrets qui se cachent derrière l’adhésion au projet ethnonationaliste du parti à la flamme. Aussi ne voit-on guère pourquoi celles et ceux qui y souscrivent se récrieraient en découvrant le passé antisémite de son sous-chef.

Il y a certes longtemps que la direction du FN puis du RN s’est résignée à ne plus inclure les juifs dans la panoplie des phobies qui lui tiennent lieu de programme. Comme l’expliquait déjà Louis Aliot en 2013 – quitte à ne pas être entendu par tous les militants –, la dédiabolisation était à ce prix. Pour autant, on n’imagine pas que l’engouement du jeune Bardella pour l’antisémitisme vintage de Jean-Marie Le Pen dissuade quiconque de voter pour la fille de ce dernier. Qu’ils croient ou non aux dénégations de leurs représentants, les électeurs du RN ont d’autres priorités et sont convaincus que l’élection se jouera sur leurs préoccupations.

Soutien sans faille à la défense d’Israël

On peut présumer que même les juifs français qui se sont résolus à sauter le pas s’abstiendront de revenir en arrière. Après tout, ils n’ignorent pas que le parti qu’ils soutiennent a été cofondé par un Waffen-SS, qu’il est longtemps demeuré un havre pour les négationnistes, que son chef historique tenait la Shoah pour un détail et qu’aujourd’hui encore il lui faut exfiltrer des cohortes de « brebis galeuses » avant chaque scrutin. Dès lors, pourquoi se formaliseraient-ils des saillies adolescentes de son président ? Seul compte pour eux le soutien sans faille que Marine Le Pen et son Premier ministre pressenti apportent au droit de se défendre tel que l’exerce Israël.

Bref, en dépit de l’embarras causé aux dirigeants du RN par l’enquête de Mediapart, il y a fort à parier que le scandale n’aura aucune conséquence sur leur score électoral. Or, pour cette raison même, on ne peut guère espérer un quelconque sursaut de la part de ce que, par antiphrase, on appelle encore le « bloc central » – tant il est vrai qu’il ne ressemble pas plus à un bloc qu’à une alliance centriste. Longtemps, sans doute, ses chefs de file ont cru qu’en se droitisant pour leur compte, ils finiraient par ramener une portion de l’électorat lepéniste dans le giron des partis dits de gouvernement. Progressivement, toutefois, l’échec persistant de leur stratégie les a convaincus, non certes de se recentrer, mais de réviser leurs ambitions.

Du front républicain à l’arc républicain

Au lieu de s’acharner à ignorer l’adage selon lequel les électeurs préfèrent l’original à la copie, les politiciens issus du centre et de la droite classiques ont pris acte qu’à relativement court terme, ils ne pourraient se maintenir au pouvoir sans trouver un accord dûment formalisé avec l’extrême droite. Telle est bien la portée du syntagme « arc républicain » qui s’est imposé au cours du dernier quinquennat : ostensiblement conçu pour désigner les partis du cercle de la raison et de la modération, il s’est rapidement révélé être le nom d’un espace où avaient vocation à se rassembler toutes les formations hostiles à La France insoumise (LFI).

Peut-on envisager que l’indignation affectée par Edouard Philippe ou Gérald Darmanin en prenant connaissance de l’affaire Bardella entrave ou au moins retarde le rapprochement en cours ? Dans la double mesure où les électeurs du RN n’ont pas l’intention de lui retirer leur confiance et où la reconstitution du « front républicain » d’antan n’est même pas imaginable, la probabilité d’un moratoire est à peu près nulle. Ainsi, vingt-quatre heures à peine après avoir joué les effarés, les ténors des Républicains (LR) et les rescapés du macronisme revenaient déjà à leur feuille de route : à la faveur de l’extension du mouvement lycéen, c’était bien l’interdiction de LFI qui occupait leurs esprits, et non la démission du président de la formation d’extrême droite.

Faut-il en conclure que le travail de Mediapart a été vain ? Assurément non, mais à condition d’en tirer les bonnes leçons. Car si l’exposition des propos antisémites de Jordan Bardella peut se révéler salutaire, ce n’est certes pas parce qu’elle est de nature à enfoncer un coin entre le RN et ses électeurs ni entre la droite et l’extrême droite. Au contraire, c’est l’absence d’effets produits par ces révélations qui est éclairante, dans la mesure où elle nous signale que, à défaut d’être pleinement assumée par ceux qui s’y consacrent, la formation de l’arc républicain, c’est-à-dire de l’union des droites, est déjà un fait accompli.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Michel Feher