Aéroports régionaux : utiles à quel prix ?

La connectivité aérienne est indispensable à l’attractivité des territoires. Mais entre les plateformes qui créent une véritable dynamique économique et celles qui vivent sous perfusion d’argent public, la France devra choisir quels aéroports elle veut réellement financer.


L'aéroport Toulouse Blagnac montre qu’un aéroport régional peut atteindre l’autonomie économique lorsque le marché est suffisamment profond - Depositphotos.com, Boarding2Now

L'aéroport Toulouse Blagnac montre qu’un aéroport régional peut atteindre l’autonomie économique lorsque le marché est suffisamment profond - Depositphotos.com, Boarding2Now

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Cette réflexion est née d’une tribune publiée la semaine dernière dans « La Tribune » par Valérie Boned, présidente de la Confédération des acteurs du tourisme, et Thomas Juin, président de l’Union des aéroports français.

Leur point de départ est une évidence : une destination ne vaut que par sa capacité à être rejointe.

Les auteurs rappellent que les visiteurs arrivés par avion en France auraient généré 23 milliards d’euros de dépenses touristiques en France en 2023. Une liaison aérienne peut ouvrir un marché émetteur, prolonger la saison, soutenir les hébergements et les commerces, faciliter les congrès et permettre à des territoires éloignés des grands hubs d’accéder à une clientèle internationale.

Leur argument mérite d’être mis à l’épreuve et discuté. Car une question demeure : une ligne aérienne crée-t-elle automatiquement de la valeur pour le territoire qu’elle dessert ?

Derrière les avions et les statistiques de trafic se trouve un modèle économique largement soutenu par l’argent public.

Les aéroports régionaux doivent absorber des coûts fixes élevés, des obligations de sûreté et de sécurité, la concurrence du rail et le recul de certaines clientèles domestiques (interdiction de voler sur Paris dans certains cas).

Lorsque les recettes ne suffisent pas, les collectivités interviennent pour financer les infrastructures, équilibrer l’exploitation ou accompagner l’ouverture de nouvelles lignes. Ce soutien peut être légitime.

Un aéroport peut remplir une mission de désenclavement, d’aménagement du territoire ou d’accès à une clientèle touristique internationale. Encore faut-il que cette mission soit explicite, que son coût soit connu et que ses résultats soient mesurés.

Un avion rempli ne garantit pas un territoire enrichi

Un aéroport régional ne produit pas de valeur par sa seule existence. Il devient un outil d’attractivité lorsqu’il permet à un territoire d’accéder à des clientèles qu’il ne pourrait pas capter dans les mêmes conditions par le rail ou la route.

Une ligne directe depuis Londres, Dublin, Milan ou Amsterdam peut rendre une destination commercialisable. Elle peut promouvoir une destination méconnue, soutenir la désaisonnalisation, renforcer le court-séjour et diffuser les flux au-delà de Paris, de la Côte d’Azur ou des grandes métropoles.

Mais la ligne n’est qu’un maillon. Pour transformer des passagers en retombées économiques, il faut des hébergements, une desserte terrestre efficace, une promotion adaptée au marché émetteur et une offre touristique capable de retenir les visiteurs.

Un avion rempli ne signifie donc pas nécessairement qu’un territoire s’est enrichi. Il faut encore savoir combien de passagers sont réellement additionnels, combien de nuits ils passent sur place, quelle dépense ils réalisent et quelle part de cette valeur reste dans la région. Cette distinction est essentielle.

Une partie des passagers aurait peut-être rejoint la destination par un autre aéroport ou par un autre mode de transport. D’autres utilisent la plateforme comme un simple point d’entrée avant de repartir vers une métropole ou un autre territoire.

Rentable ? Et pour qui : l’aéroport ou le territoire ?

Il faut distinguer la rentabilité financière de la plateforme et la valeur économique produite pour le territoire.

Un aéroport peut être déficitaire mais utile. C’est le cas possible d’une liaison d’aménagement du territoire qui permet à une population isolée d’accéder rapidement à Paris ou à un grand centre économique. La collectivité ne finance alors pas une activité commerciale ordinaire : elle finance une mission de service public.

À l’inverse, un aéroport peut afficher un trafic élevé sans que les retombées locales ne soient démontrées. Le nombre de passagers ne suffit pas. Il faut examiner simultanément la performance de la plateforme, celle de la ligne et celle du territoire.

La question pertinente est donc celle de la valeur territoriale nette : combien de visiteurs supplémentaires sont générés, quelles dépenses restent dans la région, quels emplois ou investissements sont associés à la desserte et quel coût public est nécessaire pour obtenir ces résultats ?

Les études d’impact doivent aussi être lues avec prudence. La Chambre régionale des comptes d’Occitanie a relevé que certaines méthodes ne prenaient pas en compte l’ensemble des coûts publics, les externalités environnementales ou la question de savoir si les passagers seraient venus autrement.

Qui paie réellement le prix de la connectivité ?

Le financement d’un aéroport repose sur plusieurs étages : redevances aéronautiques, recettes de parkings, de commerces, activités immobilières, revenus liés à la sûreté et à la sécurité, emprunts et subventions publiques.

Une aide à une infrastructure d’intérêt général n’est pas de même nature qu’un contrat marketing destiné à retenir une compagnie et financé par une réduction de redevance ou un bonus par passager. Pourtant, ces mécanismes peuvent se cumuler et rendre le coût réel d’une ligne difficile à établir.

Le rapport parlementaire consacré aux dépenses de soutien aux aéroports a souligné cette opacité. Les aides peuvent être versées par le propriétaire à l’exploitant, puis par l’exploitant à la compagnie.

Les contrats de marketing peuvent être présentés comme de la promotion touristique alors qu’ils sont étroitement liés à l’ouverture ou au maintien d’une ligne.

La question devrait être simple : quel est le coût public complet de la liaison, en intégrant les subventions, les investissements, les incitations consenties aux compagnies pour venir ou rester ?

Strasbourg-Entzheim : quand l’aide publique produit de la valeur

L’évaluation de la Chambre régionale des comptes du Grand Est permet de comparer des situations très différentes.

Entre 2016 et 2023, Strasbourg-Entzheim a bénéficié de 82,6 millions d’euros de financements publics, soit environ 10 euros par passager. La plateforme n’est donc pas totalement autonome financièrement.

Mais la Chambre relève une dynamique d’emploi positive et des retombées socio-économiques significatives. Strasbourg bénéficie d’un bassin de population, d’un tissu économique, d’une dimension européenne et d’une demande touristique qui donnent à l’aéroport une fonction plus large qu’une simple desserte saisonnière.

Ce cas montre qu’un aéroport peut être soutenu par la puissance publique sans que l’aide soit automatiquement assimilable à une dépense sans retour.

Elle peut se justifier lorsque la plateforme contribue réellement à la mobilité, à l’emploi et à l’attractivité régionale. Cela ne dispense pas Strasbourg de rechercher une meilleure soutenabilité financière. Mais l’exemple montre que la bonne question n’est pas seulement : « l’aéroport est-il bénéficiaire ? » Elle est aussi : « quelle valeur territoriale produit-il en contrepartie du soutien reçu ? »

Metz-Nancy-Lorraine : quand la subvention ne crée plus d’attractivité

Le même rapport fournit un contre-exemple. Entre 2016 et 2023, Metz-Nancy-Lorraine a reçu 18,1 millions d’euros de financements publics, soit environ 15 euros par passager.

Malgré ce soutien, la plateforme n’est pas financièrement autonome et son impact économique sur le Grand Est est jugé limité.

La difficulté tient notamment à son environnement concurrentiel. Les besoins de mobilité aérienne de la région sont déjà couverts par Strasbourg, Luxembourg, Francfort, Bâle-Mulhouse, les aéroports allemands voisins et, selon les destinations, les plateformes parisiennes.

Dans ce cas, la subvention peut maintenir l’infrastructure sans créer de nouvelle attractivité. Elle retarde alors une décision de spécialisation, de mutualisation ou de redimensionnement.

La Chambre régionale des comptes considère que, sans évolution significative sous cinq ans, la poursuite de l’activité commerciale de Metz-Nancy-Lorraine devra être posée. Cette recommandation rappelle qu’une infrastructure peut avoir été utile à une époque et ne plus présenter aujourd’hui le même avantage comparatif.

Toulouse-Blagnac : la masse critique change tout

Toulouse-Blagnac apporte un autre enseignement. En 2025, la plateforme a accueilli 7,62 millions de passagers, enregistré 161,9 millions d’euros de produits d’activité et dégagé un résultat net de 16,8 millions d’euros. Son EBITDA s’est élevé à 51,4 millions d’euros.

La plateforme bénéficie d’une masse critique, d’un bassin économique important, d’une forte activité internationale et de recettes extra-aéronautiques solides.

Avec un tel volume, les coûts fixes sont mieux absorbés et la diversification des compagnies limite la dépendance à un seul transporteur.

Ce modèle ne peut toutefois pas être transposé mécaniquement à des plateformes dix ou vingt fois plus petites. Il montre simplement qu’un aéroport régional peut atteindre l’autonomie économique lorsque le marché est suffisamment profond.

Quand la compagnie devient plus forte que l’aéroport

Le low-cost a permis à de nombreux aéroports régionaux de retrouver du trafic. Mais il crée aussi une relation de dépendance lorsque la compagnie représente l’essentiel, voire la totalité, de l’activité commerciale, ce que l’on a vu récemment avec Ryanair.

À Carcassonne, la Commission européenne a validé 11,7 millions d’euros d’aides publiques à l’aéroport entre 2001 et 2011, tout en demandant la récupération de 1,8 million d’euros auprès de Ryanair au titre de contrats jugés incompatibles avec les règles européennes.

À Montpellier, la Commission avait demandé en 2019 la récupération de 8,5 millions d’euros versés à Ryanair dans le cadre de contrats de marketing conclus avec une structure locale de promotion touristique et économique.

Ces décisions ne signifient pas que toute campagne de promotion est illégitime. Elles montrent en revanche que le bénéficiaire réel de la dépense doit être identifié et que le contrat doit être évalué comme l’aurait fait un opérateur privé.

Le risque est double : la collectivité finance une liaison qui ne serait pas rentable sans soutien, puis devient dépendante d’une compagnie qui peut décider de partir. Le jour où la ligne disparaît, le territoire conserve les coûts fixes de l’infrastructure, mais perd le trafic qui justifiait le financement.

Il faut financer des missions, pas maintenir des habitudes

La France ne compte pas nécessairement trop d’aéroports régionaux, même si la question mérite d’être posée.

Elle compte surtout trop de plateformes qui remplissent la même fonction, avec le même modèle de dépendance aux aides publiques et aux compagnies low-cost.

Chaque aéroport devrait disposer d’une mission clairement définie : porte d’entrée touristique, plateforme de correspondance, outil de désenclavement, aéroport saisonnier, base de fret, site de maintenance ou infrastructure de sécurité civile.

Les aides devraient être limitées dans le temps, publiées et conditionnées à des objectifs mesurables et quantifiables. Leur coût complet devrait intégrer les subventions, les investissements, les réductions de redevances et les contrats marketing.

Il faudrait également mieux articuler l’aérien et le ferroviaire. Il ne s’agit pas de remplacer systématiquement l’avion par le train, mais d’éviter les doublons et d’organiser les complémentarités.

La question est donc : quels aéroports voulons-nous pour quelle stratégie touristique, économique et territoriale et quel niveau de financement public sommes-nous prêts à consacrer à chacun ?

La connectivité aérienne restera un levier majeur de l’attractivité française. Mais un aéroport régional ne devrait pas être maintenu parce qu’il existe. Il devrait être soutenu parce qu’il remplit une mission démontrée, au service d’une stratégie clairement assumée.


Eric Didier - DR

Eric Didier - DR

Entrepreneur passionné et spécialiste du transport aérien, avec plus de trois décennies d'expérience, Eric Didier a coordonné le lancement de l’alliance Oneworld avant de créer et développer Qatar Airways en France et sur plusieurs marchés européens, où il a occupé des postes de direction clés, assurant la croissance et le succès de la compagnie.

Expert en gestion d'équipes et en stratégies commerciales, alliances et distribution, il a travaillé avec plusieurs grandes compagnies aériennes, contribuant à leur expansion à l'international.

Il dirige aujourd'hui le cabinet de conseil TED Advisory Services.