A Bruxelles, le monde de la nuit est en crise : "Pour les jeunes, les espaces de clubbing ont perdu de leur sens"

La Cabane, le Reset, le Bonnefooi, Ginette ou encore le Spirito : de nombreux hauts lieux de la vie nocturne bruxelloise ferment leurs portes. Si la raison évoquée derrière ces fermetures est la réglementation de plus en plus stricte et les difficultés financières qui en découlent, certains propriétaires de ces lieux pointent aussi du doigt une mutation profonde dans la manière dont les jeunes font la fête.

"Le clubbing a fort changé depuis quelques années. C'est toute une génération qui le voit de manière assez négative", explique Miguel-Angel Perez Lavandera, co-fondateur de LO group, groupe d'évènementiel et d'horeca. Une étude exploratoire de la Haute École de Gand HOGENT parue en 2025, a analysé les habitudes des étudiants pendant leur temps libre. Celle-ci révèle qu'aujourd'hui, les jeunes font la fête différemment et choisissent leurs lieux de sorties plus consciemment.

La Libre a interrogé des jeunes Bruxellois sur leurs habitudes de sorties pour tenter de comprendre pourquoi certains délaissent les boîtes de nuit de la capitale.

Notre dossier: Le monde de la nuit est en crise à Bruxelles

Commercialisation

Un problème récurrent pointé par ces jeunes est la commercialisation de la vie nocturne et la hausse des prix qui en découlent. Pour Maxime (24 ans), les boîtes de nuit utilisent des techniques de marketing qui font exploser les prix des entrées : "Les clubs prennent des artistes avec des gros noms pour attirer du monde et avoir un line-up visible sur les réseaux sociaux. Cela rend le prix de l'entrée super cher et tu n'as plus envie d'y aller. Ce sont des lieux de fête, mais ça reste des machines à fric. Ce sont des entreprises avant tout".

Leah Weberman, programmatrice et curatrice de soirées à Bruxelles, pointe elle le manque d'accessibilité financière de ce genre de soirées : "Il existe une différence entre vouloir y aller et pouvoir y aller. Si tu n'es pas sur une 'guestlist' ou que tu n'as pas un contact, tu vas devoir débourser parfois jusqu'à 30 ou 40 euros. Notamment parce que les charges pour faire tourner une boîte sont super élevées, ce qui fait augmenter le prix du ticket".

L'inflation et la baisse du pouvoir d'achat impactent aussi les jeunes qui n'ont pas tous la possibilité d'investir de grandes sommes dans leur temps libre. Lisa (24 ans) : "Je fréquente moins ces lieux et les lieux culturels en général à cause de l'augmentation des prix. J'ai l'impression que notre génération doit travailler beaucoup plus qu'avant pour s'en sortir financièrement et a donc beaucoup moins le temps de sortir. Personnellement, si on me propose d'aller en boîte, je vais directement réfléchir pour prévoir mon budget, car c'est un investissement".

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La commercialisation du monde de la nuit passe aussi par l'apparition d'un nouveau modèle de soirées : des événements moins fréquents mais de beaucoup plus grande ampleur. Leah Weberman décrit cette nouvelle dynamique : "On assiste à la 'hangarification' de la vie nocturne à Bruxelles. Le Hangar organise des évènements de taille, de tous genres musicaux et qui couvrent tous les terrains. Désormais, les gens préfèrent sortir une fois par mois et dépenser leur argent dans cet événement spécifique plutôt que dans des clubs". Leli (23 ans) privilégie elle aussi des événements où elle est certaine de trouver une ambiance qu'elle aime : "Je suis surtout attirée par des événements et des collectifs plutôt que par des soirées lambda en boîte de nuit qui vont te coûter plus de vingt euros".

"Safe Space"

Miguel-Angel Perez Lavandera, actif dans l'événementiel, pointe un autre phénomène : selon lui, la génération Z (les personnes nées entre 1997 et 2012) "boit beaucoup moins d'alcool, alors que le business model du clubbing tourne beaucoup autour de ces ventes".

Pour Leah Weberman, la programmatrice de soirées, "les jeunes ne boivent plus de la même manière, les gens font davantage des 'pré-soirées' lors desquelles ils boivent à la maison avant d'aller en boîte. Dans les clubs, il n'y a pas souvent d'espaces où tu peux parler avec tes amis, tu es dans un brouhaha infini de musique, de danse, de bruit et tu ne peux rien faire d'autre que boire de l'alcool. Tu es juste un consommateur".

"Le prix est le problème principal. On n'a pas envie de payer des vodka-redbull à onze euros. Si tu bois quatre ou cinq boissons, tu vas directement en avoir pour cinquante euros", indique Leli. Yasmine (27 ans), quant à elle, n'apprécie pas ce genre de soirée : "Le problème avec les boîtes de nuit, c'est que tu es coupé du monde dans un endroit confiné où les gens sont très proches de toi. Je bois de l'alcool mais, dans ces lieux, c'est omniprésent, même quand tu ne veux pas en consommer".

"Je n'ai plus envie de ne pas me sentir en sécurité quand je vais faire la fête. Je me dirige donc vers des endroits où je vais me sentir plus à l'aise, pour m'habiller comme je veux par exemple", observe Lisa. Leah Weberman interroge la suffisance des "care-team" et autres initiatives de sécurité : "Dans les boîtes de nuit classiques, on se demande parfois quelles sont les intentions des gens qui travaillent sur la sécurité et l'inclusivité. Est-ce juste un argument de façade ou y a-t-il vraiment des dispositifs mis en place pour répondre aux demandes des gens ?".

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Retour aux sources

Un autre point sur lesquels les jeunes interrogés insistent : le besoin de trouver des lieux de fête qui partagent des valeurs plus communautaires et inclusives. Leli sort encore souvent en boîte de nuit, cependant, elle choisit minutieusement les clubs où elle va passer la nuit : "Ce qui m'attire, en plus de l'ambiance, ce sont les valeurs prônées. J'ai par exemple arrêté d'aller dans une boîte où je sortais souvent depuis que j'ai appris que le patron avait mauvaise réputation".

Lisa partage aussi cet avis : "J'adore encore faire la fête, mais de manière plus consciente. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on a accès à d'autres références que juste ce qui nous entoure. On peut voir d'autres manières de faire la fête". Pour Leah Weberman, de nombreuses boîtes de nuit se sont trop éloignées des valeurs fondatrices du clubbing au profit d'une logique marchande : "Les espaces de clubbing étaient initialement des espaces communautaires et politisés mais, aujourd'hui, ils ont perdu de leur sens. La plupart n'ont pas été construits pour les personnes queers, pour les femmes, pour les personnes à mobilité réduite, etc. Ces espaces ne sont plus adaptés aux demandes de notre génération". Leli exprime elle aussi ce besoin de retrouver les valeurs qui rendaient le monde de la nuit unique : "Les boîtes commerciales font maintenant partie d'un énorme marché alors qu'initialement ces lieux rassemblaient des gens marginalisés qui venaient justement pour se lâcher et être eux-mêmes".

Le déclin des boîtes de nuit traditionnelles ne s'explique donc pas seulement par des raisons financières où des changements d'habitudes, il reflète aussi un changement profond de la fonction sociale des lieux de fêtes pour les jeunes. Pourtant, la vie nocturne à Bruxelles est encore pleine de vie, d'autres concepts, collectifs ou lieux plus adaptés aux besoins des nouvelles générations fleurissent en ville. "Le principe du club, c'est que tous types de personnes qui ne se rencontreraient jamais dans la vie quotidienne puissent fêter ensemble. Il y a une super scène alternative à Bruxelles qui remplit mieux ces fonctions aujourd'hui et vers laquelle les jeunes vont davantage se diriger", explique Leah Weberman. Elle ajoute : "Il faut que les gens des clubs apprennent à bosser ensemble, entre les différentes scènes musicales, pour refaire fonctionner l'écosystème de la vie nocturne à Bruxelles".

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