« À 55 ans, pour le marché du travail, je suis devenu vieux » : ce cadre dénonce la mise à l’écart des plus de 50 ans sur le marché du travail
Votre livre et votre post LinkedIn portent un titre très frontal : « Je suis vieux et je vous emmerde ». Cherchiez-vous la provocation ?
Absolument. Certains trouvent le titre vulgaire, mais c’est la réalité la véritable vulgarité, c’est de voir des seniors qui ont travaillé 25 ou 30 ans se retrouver soudainement face à un mur.
À quel moment avez-vous pris conscience que votre expérience personnelle reflétait un problème de société beaucoup plus large ?
C’était il y a quatre ans. J’avais 55 ans, j’avais envoyé 33 CV et je n’avais reçu aucune réponse. Agacé, j’ai publié ce post sur LinkedIn pour dire en substance : « J’ai bien compris que je suis vieux, mais ce n’est pas votre silence qui va me faire courber l’échine ». Le lendemain matin, la publication avait explosé : 400 000 vues, des milliers de likes et de commentaires. J’ai compris que je n’étais pas seul et que, pour le marché du travail, j’étais bel et bien devenu « vieux ». Aujourd’hui, j’ai 59 ans et je viens de quitter mon poste au mois d’avril, le défi de la recherche d’emploi est donc encore plus grand.
À travers les témoignages que vous recevez, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans la manière dont les seniors sont traités ?
Ce qui me frappe le plus, c’est la détresse. Beaucoup m’appellent en étant dans un désespoir total, avec cette phrase qui revient : « Pour moi, c’est trop tard ». Vient un moment où, lorsque les allocations chômage sont épuisées, on commence à taper dans les économies, puis à vendre ce qu’on a acquis pendant toutes ces années de travail. Même si mon livre raconte aussi de belles histoires pleines d’optimisme, cette détresse financière et psychologique est massive.
Ces plus de 50 ans sont mis sur la touche à cause de leur prétention salariale ? De leur âge ? Ou à caise d’une prétendue inadaptation aux nouvelles technologies ?
C’est un mélange de tout cela. L’âge d’abord, car notre société a mis le jeunisme sur un piédestal. On exige des entreprises jeunes, dynamiques, agiles, à l’image des start-ups, en oubliant de préciser que 80 % de ces start-ups se cassent la figure au bout de 10 ans. Concernant le salaire, un senior coûte effectivement un peu plus cher qu’un junior, c’est normal, c’est le prix de l’expérience. Quant à l’adaptabilité, c’est le faux motif par excellence. Notre génération a fait ses études à la bibliothèque, puis nous avons découvert Internet, les téléphones portables et les réseaux sociaux au fil de l’eau, et nous nous sommes adaptés ! Il est très dangereux de faire des généralités sur les seniors, ce sont simplement des gens qui ont bâti un parcours et qui veulent le continuer.
Face à ce constat, quelles solutions concrètes proposez-vous pour inciter les entreprises à embaucher et sortir de cette impasse ?
Il faut baisser les charges sur le salaire des seniors pour pousser les entreprises à les embaucher. Aujourd’hui, nous avons 1,5 million de seniors inscrits à France Travail : veut-on continuer à les laisser mourir doucement professionnellement en touchant des allocations, ou veut-on les ramener dans l’entreprise ? La deuxième solution est culturelle. Il faut un véritable équilibre, sans clivage entre les jeunes et les seniors. Dans les entreprises, il faut arrêter de parler de « pyramide des âges » pour passer à un « silo des âges », où il y a de la place pour tout le monde. Une entreprise performante, c’est justement cet amalgame.
Certains affirment que les seniors pratiquent une forme d’autocensure dans leurs recherches. Quel est votre avis ?
C’est faux, pas du tout pour la majorité d’entre eux ! Allez dire ça aux personnes qui sont au bord du gouffre financièrement. Quand vous êtes face au mur et que vous avez faim, vous n’avez qu’une seule obsession : passer au travers du mur. La majeure partie des seniors savent véritablement oser.
Avec le recul programmé de l’âge légal de départ à la retraite (64 ans, voire plus), cet âgisme structurel des entreprises ne va-t-il pas devenir intenable ?
Ça va être juste catastrophique. Pour moi, travailler jusqu’à 67 ans ne pose aucun problème, car j’ai évolué dans le tertiaire, mais à condition que la société me permette de trouver un emploi ! Si le gouvernement repousse l’âge de la retraite sans prendre de mesures extrêmement concrètes et valorisables pour l’emploi des seniors, ce sera un désastre.