« À 20 heures, il fait encore jour » : à Cannes, l’interdiction de se regrouper le soir passe mal dans le quartier République

Côté pile, les terrasses du centre-ville débordent et les vacanciers profitent des longues soirées d’été. Côté face, quartier République, les places du Commandant-Maria et Chevtchenko se vident à 20 heures tapantes. Depuis octobre dernier, le secteur est soumis à un arrêté municipal interdisant les regroupements de plus de deux personnes jusqu’à 4 heures du matin.

Une différence de traitement que certains habitants ont de plus en plus de mal à accepter.

« Il y a quelques jours, je me suis arrêtée discuter avec les jeunes, il était environ 20 h 30. Un policier municipal m’a dit de circuler, que je risquais une amende si je restais la… J’ai trouvé ça grotesque », raconte Ines, 46 ans.

« Bien sûr qu’on se sent discriminés »

Cette mère de trois enfants ne comprend pas qu’on puisse lui interdire ces moments passés en bas de chez elle. « Ce sont des échanges positifs et constructifs, qu’on ne nous empêche pas de le faire ! »

D’autant plus en pleine saison. « On est assommés d’Airbnb en été, on ne reconnaît plus le quartier. » Pour elle, la mesure ne touche pas tout le monde de la même manière. Les touristes et les habitants de République ne seraient, selon elle, pas logés à la même enseigne.

« Bien sûr qu’on se sent discriminés », abonde Rochd, 21 ans, qui habite ici « depuis toujours. On a juste envie de se retrouver après le travail. C’est l’été, il fait chaud, à 20 heures, il fait encore jour ! »

Des contrôles réguliers

Pierre, 23 ans, a déjà été contrôlé trois fois. « Je ne sais même pas si j’ai pris des amendes mais on a relevé mon identité. Au départ je n’ai pas vraiment pris ça au sérieux. Je ne pensais pas que c’était possible, à part pendant le Covid, en période de confinement. »

La place Chevtchenko est également concernée par l’arrêté.
La place Chevtchenko est également concernée par l’arrêté.
Photo : S.N.

Rester chez lui n’est pourtant pas une option. « On est une famille nombreuse, on est trois dans une chambre, évidemment qu’on a envie de sortir prendre l’air ! En centre-ville, il y a trop de monde. Le seul endroit où on pourrait être tranquilles, c’est chez nous, et on n’a pas le droit. »

Le jeune homme a, depuis, changé ses habitudes. Avec ses amis, ils se retrouvent « un peu plus loin. Mais on ne sait pas exactement où se situe la limite, parce qu’on nous a dit que ça concernait les places et les abords. »

Lorsqu’ils regagnent le quartier, ils évitent de rentrer groupés. « On le fait en différé. Certains marchent devant parce que sinon, on sait qu’on peut se faire contrôler. »

Insécurité, nuisances sonores et agressions à l’origine de l’arrêté

À l’origine de cet arrêté, des problèmes de sécurité récurrents qui ont connu leur apogée en octobre dernier. Le texte évoque « plusieurs blessés à l’arme blanche, des appels de riverains, des nuisances causées par des attroupements » ou encore des nuisances sonores et des violences verbales ou physiques.

« C’est une décision proportionnée, uniquement sur cette zone. L’arrêté a été pris car il est justifié par les circonstances locales », défend Yves Daros, chef de la police municipale, qui rappelle que le square de la place du Commandant-Maria ferme à 21 heures et que les habitants peuvent se retrouver en dehors du périmètre concerné.

« Passer devant des attroupements de 15 personnes où ça sent le shit, oui ça fait peur »

Selon lui, la mesure a permis de régler les problèmes rencontrés dans le secteur et satisfait de nombreux riverains. « On s’adapte aux périodes les plus sensibles, avec une forte fréquentation. » La mesure a ainsi été prolongée depuis le mois de mai dernier jusqu’au mois d’octobre prochain.

En cas de non-respect, l’amende de deuxième classe s’élève à 35 euros et peut grimper jusqu’à 150 euros si elle n’est pas réglée dans les temps.

Karima, qui habite le secteur depuis 4 ans, acquiesce : « C’est une bonne chose. Parce que passer devant des attroupements de 15 personnes où ça sent le shit, oui, ça fait peur. »

Un recours citoyen pour dénoncer une atteinte à la liberté

Hikem, président de l’Association des jeunes de République, ne partage pas cette analyse. « Pour des faits isolés, on punit tout un quartier. Il n’y a pas d’infrastructure sportive pour les jeunes. Au lieu de les occuper, on les chasse. »

Il a engagé un recours citoyen pour contester l’arrêté : « Les gens ont l’impression qu’on veut qu’ils partent vivre ailleurs, à La Bocca. »

La contestation a aussi gagné le terrain politique. Hikem, comme Fadoua, une autre habituée du quartier qui dénonce « une atteinte à la liberté », figuraient lors des dernières élections municipales sur la liste d’Union de la gauche Cannes à Vous ! menée par Michel Hugues.

L’opposition dénonce « une politique de gentrification du quartier »

Le conseiller municipal d’opposition fustige lui aussi « une politique de gentrification du quartier ». Pour lui, « la sécurité est juste un prétexte ». Il pointe également « le manque évident de structures pour les jeunes ».

Yves Daros assure, de son côté, n’avoir reçu jusque-là aucune remontée négative de riverains concernant la mesure : « On est ouverts à la discussion si cela est nécessaire. »