“69” d’A.R. Kane, les débuts de la dream pop | Les Inrocks

Dans la deuxième moitié des années 1980, deux musiciens donnent naissance, dans leur coin, à une musique hallucinée.

Les lecteur·rices passoires thermiques, qui auront traversé l’été le plus chaud de tous les temps, les nuits à 29 °C, tropicales, avec l’impression traumatisante de fendre toute la journée un mur épais semi-bouillant, chercheront certainement un lot de consolation en cette rentrée. Quelque chose pour leur rappeler que l’été, autrefois, avant les dégâts irréparables, c’était autre chose, qu’il existait des cascades d’eaux limpides sous lesquelles on pouvait mettre la tête.

Il y avait même une musique pour prolonger cette sensation de flottaison : des morceaux qui ressemblent à des himalayas lysergiques, conçus vers la fin des années 1980, et qui aujourd’hui sonnent comme une utopie. Cette musique encore inqualifiable, comme née toute seule, porte pour certain·es d’entre nous un nom de code : A.R. Kane. Celles et ceux, trop rares, qui ont découvert ce groupe londonien entre 1986 et 1988 se rappellent qu’à la première écoute, ça ne ressemblait à rien. On pouvait bien brandir le noms de Cocteau Twins pour qualifier ces guitares oniriques, au fond, ça n’avait pas grand-chose à voir.

La voix n’était pas blanche, le son se perdait en des volutes infinies d’échos amplifiés que personne n’appelait encore shoegaze – et pour cause, My Bloody Valentine, à la même époque, s’acharnait encore à vouloir ressembler à The Jesus and Mary Chain. Et puis il y avait ces rythmiques qui, quand elles n’étaient pas plongées dans une sieste, dansaient en faisant du surplace.

Haunting, sur leur premier EP, ressemblait déjà à de l’acid house mais sous trip, coupée à la K par des sorciers de studio qui auraient mixé dub et cold wave. Le label One Little Indian s’était cassé les dents pour vendre trois copies du single When You’re Sad. Le groupe pensa que les choses seraient plus faciles sur Rough Trade, qui à cette époque pouvait refourguer des réfrigérateurs à des Inuit·es.

Mais même Rough Trade jugea qu’il fallait, pour faire accepter Lollita, ruser et mettre une femme nue en pochette, au recto comme au verso, et en confier la photo à un certain Juergen Teller. Pas suffisant pour que les radios acceptent de passer un titre comme Sado-Masochism Is a Must.

Le premier album d’A.R. Kane sort fin juin 1988 : il se nomme 69, comme la position sexuelle. Il se mord un peu la queue, se perd dans ses rêves, les morceaux larguent les amarres, des splendeurs aériennes comme Baby Milk Snatcher sonnent comme un retour à la case départ : ce ne sont pas des chansons, ce sont des embryons. Personne, une fois encore, ne voit où les deux rastas Alex et Rudy (A. et R.) veulent en venir.

Les quelques défoncé·es que ça intéresse sont les pionnier·ères des raves. Plus exactement celles et ceux qui cherchent un disque pour les teufs d’été, un son merveilleux pour aller se baigner à la cascade, avec toute cette ecstasy dans le corps qui ne peut s’évacuer que sous la caresse et le soleil du matin. “Here in my LSDream, things are always what they seem”, chante le duo sur Spermwhale Trip Over… Rough Trade leur demande de faire un effort, de placer çà et là, la prochaine fois, quelque chose qui pourrait ressembler à un tube.

Ils sortent en 1989 A Love from Outer Space, qu’Andrew Weatherall jouera toute sa vie. Pas un gros carton, mais ils s’en foutent un peu. Et ils le peuvent, car entre-temps, associés aux membres de Colourbox, les deux A.R. Kane publient chez 4 AD sous le nom de M/A/R/R/S un tube mondial, un vrai : Pump Up the Volume, premier hit conçu au sampler. Ils doivent vivre aujourd’hui encore des dividendes que cela leur rapporte. Alors Rough Trade ferme les yeux, des fois qu’un tel miracle viendrait à se reproduire.

Ça n’aura pas lieu : les disques d’A.R. Kane, souvent introuvables en dehors de l’Angleterre, ne se sont jamais vendus. Mais si vous demandez aujourd’hui à n’importe quel disquaire de Londres ses sept merveilles du monde, il y a de fortes chances que Water ou Sea like a Child (In the Sky) figurent en bonne place.

D’ailleurs, c’est en écrivant sur eux en 1988 pour Melody Maker que Simon Reynolds a concocté le terme désormais labellisé de “dream pop”. Le même Simon Reynolds qui a sorti cet été en Angleterre Still in a Dream, sous-titré Shoegaze, Slackers and the Reinvention of Rock, 1984-1994. Exactement la décennie où A.R. Kane a tout imaginé dans un isolement trippé. Un hasard ? Je ne crois pas.

69 d’A.R. Kane (Rough Trade).

Still in a Dream – Shoegaze, Slackers and the Reinvention of Rock, 1984-1994 de Simon Reynolds (White Rabbit), 464 p., environ 27 . En librairie.

  • cafeyn